Evénement rare, deux grands chorégraphes, Anne Teresa De Keersmaeker et Jérôme Bel, collaborent à la conception d'une même pièce, 3Abschied. La chorégraphe de l'épure a fait appel au représentant de la danse conceptuelle pour l'aider à interpréter L'Adieu de Gustav Mahler, pièce éminemment romantique. Rencontre avec les deux chorégraphes, le jour de la première au Théâtre de la Ville.
Jérôme Bel : C'est Anne Teresa De Keersmaeker qui m'a invité à venir travailler avec elle, car elle avait des problèmes avec cette pièce, qui est basée sur L'Adieu (Der Abschied), la dernière partie de la symphonie Le Chant de la terre de Gustav Mahler. Elle a vu mes derniers travaux, dont Pichet Klunchun and myself ou Véronique Doisneau, dans lesquels je déplie certaines problématiques de la danse, et a pensé que je pouvais lui être utile. Moi j'étais ravi, car ce qui m'intéresse chez elle, et que je connais très mal, c'est la musique.
Anne Teresa De Keersmaeker : Je voulais travailler sur cette musique depuis un moment, et je ne m'en sortais pas. Je ne savais pas comment danser le propos de cette musique, qui évoque l'acceptation de la mort. Le point de départ de la collaboration avec Jérôme a été une discussion assez intense, à partir d'une réflexion sur nos travaux mutuels, ce que chacun aimait ou pas dans le travail de l'autre. Le spectacle reflète le trajet qu'on a fait ensemble. J'avais le désir d'être proche de cette musique, dans un rapport très dépouillé, avec la difficulté de toucher au cœur du propos : parler de la mort, de son acceptation.
Qu'est-ce qui vous intéresse dans le travail de l'un et de l'autre ?
JB : La grande qualité invariable de la danse d'Anne Teresa, sa rigueur, le fait qu'elle ne tombe pas dans la prostitution. Après presque trente ans de carrière, elle tient toujours le cap d'une certaine éthique de l'art. On a un intérêt chacun pour nos pratiques respectives, du respect, ce qui est rare entre chorégraphes...
ATDK : Il y a un très bel équilibre, un défi très direct dans la manière dont Jérôme ouvre ou met en exergue les choses. Je vois une chose, j'aime cette chose, et il me fait découvrir pourquoi j'aime cette chose. C'est très séduisant, c'est un plaisir intellectuel qui passe par la provocation. Il y a comme des secrets en plein soleil. Jérôme rejette toute notion de spectaculaire, d'embellissement. Il a une exigence intellectuelle que je trouve très séduisante. Mais ce n'est pas aride. Nous avons en commun un grand attachement à la danse. Jérôme et moi ne sommes pas si opposés que ça...

Jérôme Bel, dans vos œuvres, contrairement à celles d'Anne Teresa De Keersmaeker, la musique est très peu présente. Pourtant vous vous retrouvez dans une pièce qui parle justement de la musique...
JB : Je ne connais rien à la musique, je n'ai aucune sensibilité. Ce qui m'a intéressé dans ce travail, c'est qu'Anne Teresa puisse m'y amener. J'ai pu faire l'expérience de quelque chose d'inconnu pour moi. Du coup j'ai un peu compris ce qu'était la musique, pourquoi je ne travaillais pas avec. C'est parce que je n'arrive pas à la conceptualiser, à la contrôler, spécialement celle de Mahler, qui correspond à un pic du romantisme. Je ne peux pas objectiver la musique, donc je ne peux pas l'utiliser comme matériel théâtral ou chorégraphique.
Anne Teresa, avec The Song, créé l'an passé au Théâtre de la Ville (voir chronique), vous alliez vers une déconstruction de la danse, notamment en évacuant la musique, pour mieux en parler. Vous rejoigniez là un aspect du travail de Jérôme Bel, qu'on a qualifié de conceptuel, assez radical...
ATDK : Oui l'idée c'était de mettre les choses à nu, sans décoration. Ça peut paraître assez moral, mais c'était pour aller à l'essence des choses, et faire partager au spectateur des phases de travail qui se font la plupart du temps en silence. C'est une œuvre sur la perception : comment amener le regard ou l'écoute du spectateur à voir ou entendre les choses comme elles sont. Ça implique une certaine lenteur, un certain silence, et ça rejette le spectaculaire et la capitalisation de l'émotion, comme on en voit tellement.
Dans 3Abschied, les musiciens sont sur scène. C'est un dispositif, Anne Teresa, que vous utilisez depuis toujours. Comment l'avez-vous traité ici ?
ATDK : J'ai chorégraphié beaucoup de musique, mais je n'avais jamais travaillé sur la musique romantique (sauf La Nuit transfigurée de Schoenberg), avec cette abondance caractéristique. Mahler écrit Le Chant de la terre au début du XXe siècle, au moment où on arrive à une limite. Il y a là une grande expressivité, que j'ai toujours essayé de contourner. D'une certaine façon, j'ai toujours dansé de façon romantique sur des musiques non romantiques. Ici il y avait une vraie question : comment donner forme à l'idée de l'acceptation de la mort, contenue dans le texte du chant. Je voulais pouvoir montrer ce qui me touche dans cette musique. Et il me semblait qu'il fallait donner une résistance, qu'il était impossible de danser dans une fusion totale avec cette musique, parce que ça aurait été tout simplement trop ! Je tente de l'incarner, tout en sachant que c'est impossible...
Jérôme Bel, quel a été votre apport au travail d'Anne Teresa De Keersmaeker sur cette pièce ?
JB : Ça s'est très bien passé entre nous. Quand un avait une idée un peu too much, l'autre en avait une encore plus dingue, etc. On est même peut-être allés un peu trop loin...! C'est à la fois un concert et une pièce chorégraphique. La question, c'est comment problématiser ça. D'ailleurs on n'y arrive pas, on fait des tentatives, c'est pour ça qu'il y a trois Adieux, ça bégaye. L'idée c'est qu'Anne Teresa soit en contact direct avec la musique elle-même, qu'elle fasse corps littéralement. C'est pour ça que l'orchestre est sur scène, qu'il mange l'espace, jusqu'à un certain temps... Pour moi, la limite de la pièce, c'est la présence des musiciens sur scène, car il n'y a pas de dimension théâtrale dans ce qu'ils font, ils ont un autre code que celui du spectacle, sont dans un monde pas du tout visuel, seulement auditif. On essaie de résoudre ça, de manière un peu radicale...
La mort est le thème même de la pièce de Mahler, comment l'abordez-vous ?
JB : Si Anne Teresa a un problème avec cette pièce, c'est parce que c'est un sujet extrême. L'acceptation de sa propre mort, qu'évoque Mahler dans L'Adieu, c'est la question irrésolue pour tous. Mais l'art vivant, paradoxalement, est le seul art où on peut incorporer la mort : combien de héros meurent sur scène ! Mais là, c'est plutôt l'acceptation de la mort, c'est plus compliqué : c'est l'angoisse que cela provoque, puis à la fin l'acceptation. C'est très ambitieux ! Mahler a une piste magnifique pour répondre à cette question : l'idée que la nature, la terre continue après lui, et qu'il faut ouvrir sa conscience au monde. C'est ce qu'Anne Tersesa essaie de danser, ce qu'elle dit dans le spectacle. On produit donc quelque chose de très émotionnel, que moi et beaucoup de gens ne supportent pas, beaucoup quittent la salle, sont furieux. On a eu des réactions très négatives !
Anne Teresa, n'y a-t-il pas un paradoxe à représenter la mort sur scène ? Votre volonté d'aborder ce thème est-elle liée à la disparition récente de grandes figures de la danse, Maurice Béjart, Pina Bausch, Merce Cunningham ?
Représenter la mort, c'était un problème. On a trouvé une solution dans le spectacle... Inévitablement, Pina est toujours là, quelque part, en rapport à la mort. Et puis il y a eu Béjart, Merce (Cunningham), et Michael Jackson, une autre grande figure de la danse, le plus connu de tous, qui a marqué l'histoire du corps et du mouvement, le rapport entre corps et musique. C'est aussi que j'arrive à une période de ma vie où la mort devient plus présente, les gens autour de soi disparaissent, la maladie, tout ça devient une réalité très proche. C'est la seule certitude qu'on a tous, la base de toute réflexion philosophique : comment vivre avec cette certitude. Mahler y répond par la transcendance, non pas Dieu, mais un retour à la nature, une célébration.

Anne Teresa De Keersmaeker, Jérôme Bel, Ictus, 3Abschied, au Théâtre de la Ville, Paris, jusqu'au 16 octobre 2010.
www.theatredelaville-paris.com
Dates de tournée
Illustrations :
1 et 3. Photo : Herman Sorgeloos
2. Photo : Anne Van Aerschot
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