Archives > Juillet 2005Les Caissières sont moches - à Châlon dans la rue
En intermède, pendant que les trois mêmes comédiens des "Caissières sont moches" passent d'un endroit à l'autre, la compagnie les Octavio tire son estrade roulante jusqu'au milieu de la place (il faut se pousser !), et régale le public de scènes clownesques aux gags simples et efficaces. C'est ainsi que le public assiste, hilare et trempé, à la lutte acharnée entre un homme et la pieuvre qu'il découvre dans sa baignoire alors qu'il prenait tranquillement son bain, là tranquille au milieu de la place. Deux spectacles en un, plaisir dédoublé. On a beaucoup marché sur les pieds de son voisin, on n'a pas toujours su où poser son postérieur, où ranger ses jambes, on doit encore batailler dur pour se désolidariser de la cohue. A Châlon, la nuit est encore longue... Les Caissières sont moches, par Pierre Guillois et les Octavio. Avignon : Résultat des courses 2005Posté par JdF le 29.07.05 à 16:39 | tags : festival d'avignon 2005
MAJ : Voir aussi l'actualité du festival d'Avignon 2006 Avignon, Bruxelles, Belgrade - La Trilogie de Biljana Srbljanovic
La Trilogie de Belgrade raconte le conflit Yougoslave du début des années 90 à travers les histoires de trois groupes de Serbes exilés en Europe, aux Etats-Unis et en Australie : l'impossibililté de rester au pays, l'arrachement, les difficultés rencontrées en exil, d'autant plus terribles qu'inavouables à ceux qui sont restés... La Trilogie de Belgrade, mise en scène Yves Claessens, Compagnie Petite âme, au 59ème festival d'Avignon (off) Châlon de 4 à 5 - Cirque Phare Ponleu Selpak
Il faut donc un peu de courage, beaucoup de patience et une bonne montre pour profiter à plein du festival à la double programmation (in et off) très fournie. Autre difficulté de ce côté-ci : le petit fascicule du festival donne très peu d'indications. Les résumés des spectacles ne sont guère éclairants et hormis l'horaire et la situation géographique du lieu, le seul critère de choix consiste en une distinction bien large entre théâtre, arts de la rue et cirque. Le festivalier de Châlon se doit donc d'être également aventurier (la quasi-totalité des spectacles étant gratuits, la prise de risque reste toutefois limitée). Parmi les spectacles vus, la troupe de l'école de cirque de Phare Ponleu Selpak (illus.), cinq très jeunes gens aux capacités physiques phénoménales. Venu du Cambodge, le cirque de Phare Ponleu Selpak, bouscule nos répères : le temps s'étire parfois avec nonchalance, mais c'est pour mieux nous emporter tout à coup à des rythmes improbables dans un tourbillon de sonorités aigrelettes inhabituelles à nos oreilles, musique étrange qui accompagne une succession de numéros - contorsions, équilibres, jongle, acrobatie, voltige - époustouflants d'habileté. Dépaysement assuré, admiration béate garantie. De quatre à cinq, troupe de l'école de cirque de Phare Ponleu Selpak, Cambodge La rue partout à Maribor (Slovénie) Maribor ! Son fleuve, son festival : chouchous, merguez, stands de pub, scène, chouchous, merguez, etc. Bourges version locale, le plaisir bon enfant des concerts en plein air, une affiche éclectique, et au milieu de tout cela : du théâtre de rue ! Improbable … seulement en apparence.C’est le directeur du festival Ana Desetnica de Ljubljana qui est responsable de la programmation, autant dire qu’il profite de la similitude des dates pour proposer à quelques compagnies une tournée régionale. Parfois parachutés dans des villes de plus ou moins petite taille, les artistes y sont confrontés au « vrai public », celui qui ne se rassemble pas pour un événement. A Maribor, au contraire, peu de place pour le hasard : le bord du fleuve est ciblé. Reste la ville : c’est elle précisément que le théâtre de rue tente d’investir, avec plus ou moins de bonheur. Le public, massé dans les concerts, se fait parfois rare dans le centre historique. Quelques poignées de spectateurs pour le Guernica pyrotechnique (illus.) du Théâtre en vol présenté quelques jours plus tôt au cœur d’une foule, pressée malgré l’orage, à Ljubljana. Les badauds, pourtant, s’arrêtent dès lors que les artistes de rue parviennent à les saisir dans leurs trajets quotidiens. Ainsi Princesse Peluche décide-t-elle de barrer la rue commerçante avec son installation de nounours plutôt que de s’égarer sur la grand place, qui convient parfaitement par ailleurs aux ébats aériens des Sanglés. Parfois aussi, le miracle arrive : 23h30, les concerts se sont tus, les spectateurs restent en terrasse, la soirée est belle le long de la Drava. Léandre et Claire, deux acteurs-mimes surgissent, installent leurs appartements, faits de bouts de carton et de scotch, face à la plus vieille vigne d’Europe (LA figure patrimoniale locale) et, pendant près d’une heure, l’attention est captée, le temps s’est arrêté, oubliée l’animation mercantile. Deux petits personnages et leur histoire de SDF poétiques se sont imposés ; grandis par leur métier. C’est cela aussi, parfois, la rue : le miracle. Vu au festival Lent de Maribor, du 24.06 au 09.07 2005 (Slovénie) Théâtre en vol : theatrenvol.org Jan Fabre pour les débutants - exposition For intérieur Pour ceux qui n'ont pas pu obtenir de places aux spectacles, pour les fans inconditionnels, pour les sceptiques ou tout simplement pour les curieux, la Maison Jean Vilar propose une exposition de l'oeuvre visuelle et plastique de l'artiste associé du festival d'Avignon 2005. Déambulation sans chronologie dans l'univers de Jan Fabre mis en scène par lui-même dans le cadre cossu de l'ancien hôtel particulier qu'est la Maison Jean Vilar.A l'entrée de l'exposition, une dame se fait refouler car elle ne veut pas laisser sa bouteille d'eau au vestiaire. "Question d'hygrométrie - Comment ça ? Il n'y a pas d'animaux tout de même ? - Si, justement. C'est plein d'insectes. - Des insectes ! - Plein de cafards. - C'est quoi ce truc ? Rendez-moi mes 3 euros !" Des scarabées, il y en a à la pelle, effectivement. En armées ordonnées sur coulées de cire, en tas servant de base à un immense totem, en compositions animales aux couleurs élégantes... Le scarabée, symbole du renouvellement et de la renaissance dans l'Egypte antique, devient également, de par sa carapace, une métaphore du guerrier cuirassé, nous dit-on. Je précise que les scarabées morts, ça ne sent pas très bon - mais l'odeur donne un certain relief à l'exposition, c'est vrai. Le visiteur découvre tout un ensemble de symboles chers à Jan Fabre et déclinés sous différentes formes : scarabées donc, tortues, animaux empaillés, épées, clous, punaises, croix... "La croix chez Jan Fabre exprime la verticalité de l'humain face à l'horizontalité de l'animal", explique l'une des rares gardiennes de l'exposition à ne pas acquiescer aux grimaces des visiteurs. La jeune fille se donne du mal pour aider un couple désemparé à saisir une composition intitulée Aura-t-il toujours les pieds joints. "Quand même, insiste le monsieur, la croix renversée est bien signe d'hérésie, ne me dites pas le contraire". Une oeuvre m'intrigue : la projection en dix minutes d'un paysage filmé sur 24 heures "à la recherche de l'heure bleue décrite par l'entomologiste Jean-Henri Fabre comme ce moment sublime entre la fin de la nuit et l'apparition de l'aurore". Déception : juste au moment où je croyais enfin apercevoir cette fameuse heure bleue, le film était terminé. For intérieur - exposition Jan Fabre au 59ème festival d'Avignon Du 4 juin au 27 juillet de 10h30 à 18h30 - Maison Jean Vilar Dura Vita Sed Vita - Durax Lex de Marianne GrovesMAJ : Voir aussi l'actualité du festival d'Avignon 2006
Dure vie que celle du festivalier qui, à peine commence-t-il à s'acclimater à un univers, est aussitôt catapulté dans un monde totalement autre.C'est ainsi que je passai avec pour seule transition un rapide panini, de l'univers éthéré et silencieux de l'Italien Roméo Castellucci (Berlin B. #03 ) au monde bavard et bien réel de l'Américain Stephen Adely Guirgis. Dura Lex (Jesus hopped the 'A' train en version originale), troisième pièce de ce jeune auteur New Yorkais encore inconnu par chez nous, raconte comment Angel se retrouve en prison pour avoir tiré sur le gourou de la secte qui détient son meilleur ami. Dans le quartier d'isolement, il croise Lucius, tueur en série en fauteuil roulant qui a rencontré Dieu. Son avocate, la jeune Mary Jane, se prend de compassion pour lui mais rate complètement sa défense. Il écope de 35 ans. Peu de moyens pour cette compagnie parisienne : décors, costumes, accessoires, lumières, tout est très simple et sans éclat. Le texte, bien que très dense, est tout à fait honorable, avec son lot de répliques bien lancées à la manière de ces personnages des séries policières qui trouvent toujours la petite expression ironique parfaite dans les pires moments. Un petit côté série B donc, pour cette pièce qui vaut malgré tout le détour d'une part pour ceux qui n'ont pas la télé et sont par conséquent en manque de ce genre de programmes, et d'autre part pour la qualité du jeu d'acteur très "méthode américaine" : personnages pleinement incarnés, action / réaction, émotions vraies. Du bon vieux jeu de comédien comme on n'en fait plus guère. Dura Lex de Stephen Adly Guirgis, traduit de l'américain et mis en scène par Marianne Groves, au 59ème festival d'Avignon (off) Présence Pasteur du 8 au 30 juillet 2005 à 21h30
Les cochons ont-ils une âme ? Disco Pigs d'Edna Walsh Sur les conseils de Julien, je me suis retrouvée un soir au Collège de la Salle pour voir Disco Pigs d'Edna Walsh, mis en scène par Arnaud Anckeart. Bien m'en a pris ! Les deux boules de nerf qui s'agitent, hurlent et narrent leur existence dans un double monologue rempli de mots bizarres ont de quoi stupéfier le spectateur le plus blasé. L'un s'appelle "avorton", l'autre "cochon". Tout un programme. Ce sont deux adolescents en crise, enfermés dans un univers fantasmatiques, liés l'un à l'autre par une relation fusionnelle. Leur gestuelle, tout autant que cette langue étrange qui ne semble appartenir qu'à eux est déstabilisante. Sur quelle planète sommes-nous ? Sûrement pas au pays de Candy, en tout cas.Disco Pigs d'Edna Walsh, au 59ème festival d'Avignon (off) Mis en scène par Arnaud Anckaert (Théâtre du Prisme) Du 8 au 30 juillet au Collège de la Salle Revival à Poznan - Sympathy for the devil par la cie Usta Usta « Le plus intéressant est de voir comment la jeune génération de metteurs en scène revisite l’histoire, celle de ses parents et de ses grands parents, des années 70 et des camps » confie Piotr Kruszczynski, directeur du théâtre de Walbrzych, qui a servi de consultant à la jeune compagnie Usta Usta. Martin Liber, le metteur en scène, a fait ses armes dans le théâtre de rue auprès de compagnies solides ; Piotr K le qualifie de « performer », impliqué physiquement et énergiquement lors des répétitions, d’une toute autre manière que dans le théâtre traditionnel. Sympathy for the devil est la dernière partie d’un tryptique intitulé Sex, drug and rock’n roll. Plus que jamais, la pluridiciplinarité de l’expression y est convoquée : jeu, danse, vidéo, musique (heavy et death metal) en direct en mettent plein les yeux et (surtout) les oreilles. Calderon et Ginsberg sont convoqués, l’imagerie du music hall aussi, et celle de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement sensible en Pologne. « Pour dénoncer les mauvais côtés de la culture pop, il faut utiliser les signes de la culture pop », déclare Marcin Liber, « afin que le public, au moment d’applaudir, se retienne, en pensant à ce qu’il est vraiment sur le point d’acclamer ». Pas sûr que les plus jeunes fassent vraiment la distinction ; pour preuve, leurs réactions plutôt interloquées, centrées sur le côté « provoc’ » du spectacle. Mais voir uniquement une série de clichés dans cette proposition est un peu court, car l’essentiel dans ce travail est le contexte dans lequel il se situe : la Pologne du XXIè siècle, dont la jeunesse se trouve coincée entre l’Histoire (et sa Deuxième Guerre) et la consommation à tout va, amenée entre autres par l’entrée dans la Communauté Européenne. D’où le recours en clin d’œil, à la fin du spectacle, à la boîte de soupe Campbell, chère à Warhol peut-être, mais surtout signe de mise en abîme de la société de consommation. D’autres artistes l’ont dénoncée en leur temps, avec leurs mots et leurs images ; est-ce un crime de les citer, en toute connaissance de cause ? Sympathy for the devil : Sex, drug and rock’n roll 2 par la cie Usta Usta. Mes Martin Liber. Vu au festival Malta à Poznan (Pologne) : www.malta-festival.pl/en/ Les Racines de Mr Pejo (Saint Petersbourg) « Chez nous, il n’y a pas de tradition de carnaval, ou plutôt il y avait de grandes fêtes dans les palais des tsars, et le peuple avait quelques réjouissances calendaires. Nous avons voulu plonger dans nos racines, construire une forme de tradition ». Ceux qui s’expriment ainsi portent à bout de bras, depuis dix ans, une curieuse compagnie de rue qui n’a d’autres ressources que les tournées estivales des festivals européens et l’hiver, les événements et les conventions largement rémunératrices. Pas de subventions pour cette troupe aguerrie, car elle n’est pas « d’Etat » et comble de malheur, elle a délibérément choisi de se produire dans la rue ! Leurs spectacles, masqués et issus des techniques et des figures de marionnettes « à taille humaine », dépassent l’effet décoratif par une dramaturgie exigeante et une recherche sans faille. Dans Dekadenca, c’est l’histoire de la ville impériale, de ses grandes figures et de sa noblesse déchue qui sont au premier plan. Dans Magota, c’est d’un habile feuilletage d’images populaires, de contes et de personnages archaïques qu’il s’agit. Tout commence comme une simple fête au village, dont les images sont tirées des livres pour enfants et des bois gravés, puis surviennent des espèces de lutins... doublures des hommes ? Plus étonnants, ces masques taillés à la hache dans un chêne tricentenaire, père et mère d’une mignonne petite bûche qu’un bûcheron ignorant trucide d’un coup de hache inattentif. Les choses ont-elles une âme ? Jusqu’où plongent les racines des humains ? Jusqu’où grimpent-elles ? Tout un art du mime, de la danse et des costumes permettent à Mr Pejo d’emmener les spectateurs dans une rêverie accessible à tous et lisible à différents degrés. De l’art, sans conteste, et de rue ! Le site de la Compagnie : pejo.ru/en/ (ru/en) Decadence - Mr Pejo Wandering Dolls au festival Ana Desetnica à Ljubjana (Slovénie) : www.anamonro.org Lutte des classes - Cairn d'Enzo Cormann Premier matin à Avignon. Encore ni tout à fait remise d'Anathème vu la veille ni tout à fait dessaoûlée d'un 14 juillet particulièrement festif, je choisis de démarrer la journée tranquillement avec un spectacle pas trop loin de mon QG. Ce dernier étant localisé à Monclar, derrière la gare, périphérie d'Avignon beaucoup moins splendide que les alentours du Palais des Papes. C'est justement là qu'est basée de façon permanente, dans un lieu nommé l'Entrepôt, la compagnie Mises en scène. Eh oui, à Avignon, on rencontre aussi des compagnies avignonnaises. Pleine du désir d'agir en phase avec la vie du quartier, la compagnie Mises en Scène se montre particulièrement attirée par les textes contemporains porteurs d'un message social. Choisir de monter Cairn d'Enzo Cormann (site web), pièce clairement et radicalement de gauche, ne relève donc pas du hasard.Jonas Cairn, représentant du personnel moustachu dans une usine qui fabrique des poêles, s'oppose à la direction. Whisky contre gros rouge. Costume contre jean/baskets. Névrose du riche contre névrose du pauvre. Nous assistons à une véritable joute verbale où les patrons osent enfin exprimer sans ambages tout le mépris qu'on les a toujours soupçonné d'éprouver pour leurs ouvriers, et où Jonas Cairn, en Robin des Bois du salariat, se montre si intelligent et si posé qu'il mériterait bien de gagner. Mais de projet de délocalisation en grève en plan social, les gros finissent bien par écraser les petits. Le texte d'Enzo Cormann est un vrai régal : l'enchaînement des idées suit une logique impressionnante et chacune des répliques est digne de figurer dans le dictionnaire des citations à ressortir lors d'un prochain meeting syndicaliste. La Compagnie Mises en scène (quel nom terrible, décidément) sait jouer sur les variations de rythme inhérantes à l'écriture d'Enzo Cormann - l'auteur de théâtre est également musicien de jazz et ça s'entend. Les comédiens dosent très bien comique et réalisme dans leur interprétation de la classe dirigeante. Le public est converti. Du théâtre intelligemment politique. Cairn d'Enzo Cormann, mise en scène Agnès Régolo au 59ème festival d'Avignon (off) du 12 au 27 juillet 2005 à 11h00, relâche les 13, 15, 17, 19, 21, 23 à l'Entrepôt Réservations 04 90 88 47 71 La rue : pourquoi faire ? Question posée à Ljubljana Etonnante Ljubljana ! Année après année (huitième édition du festival en 2005), Ana Desetnica a su imposer son profil particulier dans le paysage des événements internationaux. On croise, au détour d’une église baroque ou d’une façade Art nouveau, aussi bien des amuseurs sortis du music hall (The Married men, GB) que des activistes altermondialistes, des courses de voitures d'handicapés ou le solo d’une danseuse contemporaine, sans citer toutes les autres formes de spectacles de rue imaginables. La rue, à Ljubljana et dans la conception des organisateurs (issus de la compagnie locale Ana Monro), appartient à tout le monde et l’expression artistique y prend les formes les plus diverses. Au point qu’un colloque réunissant une assez belle brochette européenne d’artistes, de diffuseurs et de critiques se sont penchés sur la question : « A quoi peut bien rimer le théâtre de rue aujourd’hui ? ». Force est de constater que la réponse varie considérablement en fonction des situations nationales, même si l’une des questions cruciales semble rester : « le théâtre de rue est-il de l’art ? ». Si, pour les actionnistes slovènes, le statut convoité d’artiste sert surtout à ne pas être emmené au poste, au nom de « l’immunité artistique » du droit à l’expression dans l’espace public ; vu de Saint Pétersbourg et de certains autres pays de l’ex-bloc communiste (comme la Pologne ou l’Ukraine), il s’agit avant tout d’une question de reconnaissance, donc d’argent. Car, là où les théâtres d’Etat subsistent et où la fameuse méthode Stanislavski semble être la vertu la mieux partagée, les autres formes d’expression théâtrale, qu’on les nomme indépendantes, expérimentales ou autrement, n’ont pas le droit au même confort en matière de subvention. On connaît la chanson : les artistes de rue français, pas si mal lotis au regard de ces situations parfois extrêmes, ne cessent de revendiquer davantage de reconnaissance, donc davantage d’argent. D’où une quadrature du cercle difficilement soluble : veut-on faire reconnaître un art ou s’agit-il d’un statut menant à d’autres sphères économiques ? Si les deux revendications ne sont pas contradictoires, les arguments-clés qui les servent diffèrent considérablement, autant que les personnes-ressources. Jolie prise de tête en perspective … L’été s’annonce caniculaire. Le temps est aux spectacles ! Quelques pas de danse dans le off - Nathalie Béasse Au Grenier à Sel où je m'étais rendue pour voir un spectacle d'objets (c'est bien, les objets, c'est souvent moins agaçant que les humains) sans avoir pris garde au fait que le spectacle en question ne commençait que la semaine suivante, je me suis trouvée, un peu par hasard, devant un spectacle de danse/théâtre. C'était chorégraphié et mis en scène par une certaine Nathalie Béasse (qui a notamment travaillé avec le mirifique groupe Zur ndlr). Ce spectacle m'a confirmé qu'une même personne n'était pas forcément apte à assumer les deux rôles. Dans le cas précis, le spectacle est découpé en trois scénettes : les deux premières étant plutôt des sketches joués sans parole (ou dans des langues étrangères), la troisième étant dansée. Nathalie Béasse parle, dans la plaquette consacrée au spectacle, de trois "paysages", d'où le titre. Personnellement, je distingue difficilement la relation entre cet énoncé et le spectacle : il n'est pas vraiment question de paysages (pas même de paysages intérieurs) mais de rapports interpersonnels entre des hommes et des femmes. Ces rapports sont montrés dans les deux premières scènes de façon minimale et pour tout dire assez fruste : gestes d'approche, mouvements non synchronisés aussi évoquant - on peut du moins l'imaginer - l'incompréhension mutuelle. Heureusement, les deux danseurs, intervenant dans la troisième scène, donnent au spectacle la tension et le lyrisme qui lui manquait précédemment. Carole Bonneau donne à ses envolées une chaleur et un dynamisme qui fait pendant à la danse de son partenaire, Ivan Fatjo, remarquable d'intensité retenue, évoquant par des mouvements entravés et comme involontaires, par des tremblements et des déséquilibres maîtrisés, un personnage miné par l'angoisse et la prostration. Landscape de Nathalie Béasse au 59e Festival d'Avignon (Off) Reprise. Au Grenier à Sel jusqu'au 18 juillet Puur porte mal son nom - Wim Vandekeybus
Le Nowheristan à Maribor - Tony Hanna en concert Michel Elefteriades a créé, il y a quelques années, le concept de Nowheristan. Il l’applique magistralement à la musique qu’il fait naître lors de rencontres improbables entre artistes multiculturels. A Maribor, c’est le Libanais Tony Hanna, accompagné du Yougoslavian Gipsy Brass Band et des frères Chehade, Palestiniens chrétiens, qui tient l’affiche. Une pluie torrentielle, un vent à décorner les bœufs, une centaine de spectateurs massés sur un gradin pouvant en contenir trois milles. Concert annulé ? Jamais ! « On est payés, on joue ! », telle est la devise de la joyeuse troupe, trop heureuse de pouvoir se retrouver après plusieurs mois de séparation, contrats internationaux obligent. Les yeux ne peuvent y croire, les oreilles encore moins. Oud et Bouzouki répondent aux trompettes et trombones, un guitariste fou parcourt la scène en tous sens. Tony Hanna, avec ses costumes de scène dignes de ceux du King (ils partagaient le même tailleur) mène la danse, lui dont les succès dans les années 70 ont porté la musique arabe en haut des charts. Tout cela, au fin fond de la Slovénie, au cœur des éléments déchaînés ! On se pince. Mais ça fonctionne, les disharmonies se répondent, les rythmes composés se décalent, se déchiquettent, et après une courte respiration, le tout repart, riche en couleurs musicales épicées. Il fallait oser mais ça vaut le détour ! Le site de Michel Elefteriades. Tony Hanna & friends en concert Vu au festival Lent à Maribor (Slovénie) Même pas mort ! Jean-François Sivadier monte La Mort de Danton "Enfin du théâtre !" pourrions-nous nous écrier, s'il fallait hurler avec ceux qui se plaignent de ce qu'Avignon n'est plus Avignon, parce qu'il n'y aurait pas de "théâtre" cette année dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes. Encore faudrait-il s'entendre sur le terme. Parce que sans être ni vraiment de la danse, ni vraiment du théâtre, ni vraiment une installation, un spectacle peut quand même être quelque chose. Sans en avoir forcément besoin d'en conclure par l'hybridation des genres... Bref, ce n'est pas le moment d'entrer dans le débat car si je suis venue me visser devant cette machine aujourd'hui, c'est pour parler de La Mort de Danton : le spectacle de Jean-François Sivadier. Ici, à Fluctuat, on avait déjà parlé La Vie de Galilée qu'on avait beaucoup aimé. Avec La Mort de Danton, Sivadier démontre à nouveau que ce sont des motivations sincères et réfléchies qui l'ont guidé dans le choix qu'il fait de mettre en scène un texte. La Mort de Danton a été écrit par Georg Büchner alors qu'il désespérait de voir un jour advenir une république dans les Etats allemands, en Hesse, en l'occurrence. Les mouvements révolutionnaires de 1830 avaient été réprimés et Büchner pensait que le moment était peut-être venu d'engager une réflexion sur le devenir d'une révolution, celle qui servit de modèles à tous les révolutionnaires du XIXe siècle : la Révolution française. Tous les personnages de Büchner sont pétris de contradictions, Danton, Robespierre et les autres sont face à une aporie. Il s'agit de continuer la révolution et faire advenir un état social plus juste, sortant le peuple d'une misère qui l'entraîne à s'en prendre à tous ceux qu'il soupçonne de conspiration ou d'accaparement des biens de consomation qui font si cruellement défaut. C'est une escalade de violence institutionnelle qui finira pas coûter le vie à ceux-là même qui l'avaient prônée. Dans la pièce de Büchner, on n'en est pas encore là : l'heure de Thermidor n'a pas encore sonnée. Danton est condamné pour avoir mené un train de vie indécent eu égard aux privations endurées par ceux dont il se dit le représentant. En plus, c'est un jouisseur, ce qui n'a pas l'heur de plaire à Robespierre, qui entend incarner une vertu qu'il dit "révolutionnaire". Büchner utilise des discours qui ont réellement été tenus par des protagonistes de sa pièce, qu'il mêle à des chansons populaires allemandes et à bien d'autres chose, obtenant ce que la modernité a appelé un montage. Cela, Sivadier en tient compte puisqu'il prend quelques libertés avec le texte en remplaçant les chansons qui étaient familières aux oreilles de l'époque par un poème d'Aragon mis en musique par Brassens. C'est bien trouvé car Aragon est le poète français qui a, pour beaucoup, incarné l'idéal révolutionnaire (c'est du moins ainsi qu'il se définissait) tout en s'attachant à perpétuer une tradition lyrique présente dans le répertoire populaire. Par ailleurs, Sivadier utilise des éléments de décor mobiles qui ont de multiples fonctions, le spectacle étant rythmé par des rupture de ton permanentes. Nicolas Bouchaud qui incarne Danton est aussi convainquant qu'il l'était en Galilée (cf chronique et entretien sus cités). Les personnages féminins qui ont, dans la pièce, un relief tout à fait remarquable pour un temps où le féminin était reduit à quelques images d'épinal, ont ici des actrices à leur mesure. C'est donc avec ferveur et inventivité que Jean-François Sivadier réussit à redonner vie, non à Danton, mais aux mots de Büchner. La mort de Danton mise en scène JF Sivadier, au 59e Festival d'Avignon Patchwork de rues à Gdansk - Time out au Feta Festival Elwira Twardorska, petite bonne femme pleine d’énergie, au regard lumineux, mène de main avertie sa petite troupe de jeunes, employés ou bénévoles. Depuis neuf ans, Gdansk se pare durant l’été d’un festival de rue, Feta, porté par l’équipe réduite du Klub Plama (poterie, céramique, théâtre, et autres ateliers tout au long de l’année). Solidement ancré dans un réseau d’événements qui va de Jelenia Gora à Torun, en passant par Varsovie, Feta est passé cette année de quatre à dix jours, histoire de désengorger les foules qui se massaient autour des spectacles. Petites formes en journée, au gré de la rue piétonne, grands spectacles le soir : la formule satisfait à la fois les touristes et les curieux, que la programmation des dernières années a su rendre exigeants. Duo de mimes danois, pertinents dans leur critique du colonialisme (Rickshaw) et techniquement très au point, le Dansk Rakkerpak existe depuis une vingtaine d’années et se produit dans les parcs l’été, s’associant à l’occasion d’autres artistes. Rien de bien neuf, mais une efficacité indéniable : leurs Crazy Coppers, « flics dingues », sont un grand classique, mais qui fonctionne toujours ! Dans un genre diamétralement opposé, Hiob du Théâtre Voskresinnia de Lviv (Ukraine) sait plonger le spectateur dans un autre univers, une autre dimension. L’endroit choisi y est certes pour beaucoup : une église toujours en cours de restauration depuis les dégâts infligés à la ville lors de la seconde guerre mondiale. Mais les chants, la chorégraphie, le sens de la scénographie avec deux échelles et quatre morceaux de tissu rappellent que le « théâtre pauvre » a toujours du sens et de la force, et si Jaroslav Fedoryshyn, le directeur de la troupe, se réclame de cette école, c’est à très juste titre. Autre esthétique encore pour Time out, de la compagnie allemande Antagon Theater AKTion : des échasses, de la musique live, du feu, de la vidéo, le « kit complet » de la rue, pourrait-on dire. Oui, mais ici, extrêmement bien maîtrisé, et au service d’un propos non négligeable : la lutte des valeurs archaïques contre ses avatars contemporains, soit une espèce de déesse Soleil aux prises avec une statue de la « liberté » (!?) qui lui a dérobé le symbole solaire de sa couronne. La rue, quand elle veut s’en donner la peine, peut véhiculer du sens et des messages, sous des formes spectaculaires, parfois festives, pas seulement pour toucher « le plus grand nombre » mais aussi parce que cela apporte de la force au propos et des illustrations parfois inenvisageables en salle. Le site de l'Antagon Theater AKTion Christian Rizzo au festival d'AvignonPosté par fluctuat.net le 14.07.05 à 10:35 | tags : festival d'avignon 2005
Signalons ici la reprise de Soit le puit.. au festival d'Avignon. Nous avions vu au théâtre de la Ville en juin la dernière création de Christian Rizzo. Non seulement vue, mais appréciée, aimée, et chroniquée (lire l'article "Du concept rêveur", en rubrique Scènes du mag). Le titre complet du spectacle ? Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement, car ils eurent le temps de regarder tout autour. Un clin d'oeil à Lewis Carroll... Encore une fois Sarah Kane... Décidément, Sarah Kane est présente dans cette édition 2005 de l'Avignon off... Crave, par-ci, Anéantis par-là... Alors j'ai voulu essayer... a last one... et je me suis retrouvée à deux heures de l'après-midi, au cœur d'une boîte noire, devant une mise en scène d'Anéantis. Heureusement, la mise en scène a évité le principal écueil et n'ont pas versé dans l'hyper-réalisme. Durant la première partie, la télévision allumée distrait l'attention et permet d'échapper à la tension présente entre les deux personnages. Ensuite, quand cela devient vraiment gore, les didascalies sont lues et des visages d'autres acteurs grimaçant et donnant une interprétation à la Kastrof de ce qui est censé se jouer sur scène sont projetés sur les moniteurs vidéo, donnant eux aussi du champ à l'insoutenable décrit dans le texte de Kane. Mais finalement ? La violence répond à la violence, d'accord : œil pour œil (c'est le cas de le dire), on a compris ! Mais la raison de cette fascination pour l'horreur et le mal qui émane de la pièce ? Je n'ai pas encore trouvé la réponse, peut-être faut-il la demander à Jacques Deculleverie qui commence à devenir spécialiste en la matière, lui aussi. Anéantis de Sarh Kane par la Compagnie Thec, au 59e Festival d'Avignon (Off) Mise en scène, Antoine Lemaire Jusqu'au 29 juillet à 14 h 30 à l'Espace Présence Pasteur Réservations : 04 32 74 18 54 Sivadier dans les airsPosté par fluctuat.net le 13.07.05 à 09:56 | tags : jean-françois sivadier
![]() En création 2005, Jean-François Sivadier présente La Mort de Danton de George Büchner. Côté reprise, ne boudons pas le plaisir de revoir La Vie de Galilée, une création magistrale de l'année 2003 et un succès public qui justifient amplement ce post : pour preuve, cette chronique enthousiaste et ce non moins laudatif entretien parus à l'époque sur Flu (Toutes les info ici). La Vie de Galilée dans la Cour du Lycée Saint Joseph, les 13 & 15 juillet The Biography Remix, Marina Abramovic par Michael Laub
A Paris : la Cie Inavouable, dernièresPosté par fluctuat.net le 12.07.05 à 19:23
Nous avions rendu compte l'année dernière d'une création originale de Clyde Chabot, défricheuse inlassable du Hamlet Machine de Heiner Müller (lire la chronique de flu).
Le Corps des rivières, troisième volet d'une trilogie toujours aussi interactive - collective, appelant la participation active des spectacteurs - se joue jusqu'au 13 juillet au théâtre du Colombier à Bagnolet. Toutes les infos ici. En ligne, un entretien avec les membres de la Cie Inavouable sur le site de France Culture (émission Culture + du 30 juin dernier) Où sont les barbares ?![]() Comme son titre l’indique, Anathème rappelle dans une litanie les tueries et massacres perpétués tout au long des pages de l’Ancien Testament. Dieu s’y montre impitoyable, ordonnant inlassablement à son peuple de persécuter les adorateurs d’idoles et autres infidèles. Durant les deux tiers du spectacle, la cour du Cloître des Célestins est désertée, un tableau représentant de grands espaces paradisiaques et vides d’humains est projeté sur le fond de scène. Les acteurs, chanteuse et musiciens sont situés sur des estrades juchées en hauteur, de part et d’autre du plateau. Durant la dernière partie, le fond de scène s’ouvre sur un couloir tapissé d’un papier réfléchissant, un homme en sort, il est noir et sa tête est bandée. Il se dévêt et sort d’un sac en papier un tête d’homme. Qui pourrait être la sienne. B.#03 Berlin de Roméo CastellucciEndogonida, signifie « qui se reproduit soit-même par scission ». Le principe de cette série organique est en effet de générer un système dramatique, sur le thème de la tragédie et de ses déclinaisons actuelles, à partir du territoire géographique et symbolique de chacune des villes abordées. B.#03 Berlin est à fois la parabole de la vie d’une femme, confrontée à la violence, la mort et à l’enfantement, et une allégorie de l’Allemagne dans son rapport à la barbarie et la métamorphose. Un épais rideau de gaze vient partiellement dérober la scène au regard, installant entre eux une distance froide : tous les éléments de la Tragedia, et B.#03 en particulier, sont très cinématographiques et marquants visuellement. Plusieurs plans symboliques se superposent et se croisent constamment, Castellucci jouant en permanence sur l’équivoque des symboles et les frontières entre cauchemar et conte de fée. A l’instar de Lenz Rifrazioni, autre metteur en scène italien venu d’Emilie Romagne, et de son travail remarquable sur Blanche-Neige (Biancaneve) de Grimm en 2001, Castellucci montre la violence sous-jacente aux récits populaires. Dans B.#03 les figures enfantines, arc-en-ciel, lapins en peluches, mobile en forme de lune, deviennent littéralement effrayantes. Rappelons que Roméo Castellucci a fondé la Societas Raffaello Sanzio en 1981 avec sa compagne Chiara Guidi et sa sœur, Claudia Castellucci. Il y tient les rôles de metteur en scène, de scénographe et de créateur lumière, dans un souci constant de générer ensemble les matériaux plastiques et dramatiques. La semaine prochaine, c’est le 4e opus, BR. #04 Bruxelles, pièce sur les représentations du vieillissements, qui sera à l’affiche. Par ailleurs, dès le commencement du cycle de la Tragedia Endogonidia, Castellucci et la Societas Raffaello Sanzio avaient conçu des « Crescite », série de « croissances » qui sont autant de variations à partir de chacun des spectacles-étapes. Ils présentent à Avignon Crescita XII et Crescita XIII. B.#03 Berlin de Roméo Castellucci, 59e festival d’Avignon Au Théâtre Municipal jusqu’au 16 juillet 2005, 19h BR.#04 Bruxelles du 20 au 23 juillet, Gymnase du Lycée Réné-Char, 18h Crescita XII Avignon, les 14,15, 16 juillet au Cloître Saint Louis (studio de l’ISTS) Crescita XIII Avignon les 18, 19, 20 juillet, navette devant la Grande Poste L'Histoire des larmes de Jan Fabre
Avignon, le public réinventé ?Ouverture du 59e festival d’Avignon, du 8 au 27 juillet MAJ : Voir aussi l'actualité du festival d'Avignon 2006 Danses (f)estivales
L’été, pour la danse, est l’occasion de découvrir des artistes méconnus ou des compagnies d’envergure internationale ; c’est aussi un moment où sont présentées en province des pièces qui le sont rarement ; c’est enfin l’époque de rendez-vous importants, de créations et d’expérimentations dans des cadres souvent atypiques. |
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