Martha Graham est à la danse ce que
Picasso fut à la peinture,
Einstein à la physique,
Stravinsky à la musique : une légende, une révolution. Hier au Théâtre du Châtelet, ce sont en ces termes que la chorégraphe - disparue en 1991 - a été présentée, avant que le rideau ne s'ouvre sur la première des trois pièces présentée dans la soirée par la
Martha Graham Dance Company.
Crée en 1958, Embattled Garden - ou « Jardin assiégé » si l'on traduit littéralement - met en scène Adam (Tadej Brdnik) et Eve (Miki Orihara), Lilith et son compagnon, « un étranger » qui, d'abord niché dans un arbre, ressemble à s'y méprendre à un serpent. Dans cet Eden élégant imaginé par le designer Isamu Noguchi, les deux couples s'ébattent, s'échangent, s'émeuvent. Vêtue d'une robe jaune, maniant comme une reine flamenca son éventail sur la musique de Carlos Surinach, Lilith (Carrie Ellmore-Tallitsch), s'avance, sûre d'elle, débaucher Eve et séduire Adam. Sous la grâce des danseurs pointent le désir, le remords, la passion : tous les quatre composent le ballet amoureux de personnages bibliques, dont l'actualité n'a jamais fini de nous étonner.
Après les parades érotiques d'Embattled Garden, place à la gravité avec Sketches from "chronicle", pièce politique créée en 1936, inspirée par la Première Guerre mondiale et la dépression américaine. Composée de trois tableaux, la pièce s'ouvre sur un solo, Spectre - 1914 : Jennifer DePalo, avec sa robe immense au revers rouge, incarne à la fois les mouvements révolutionnaires et les séquelles de la guerre. Ce sont ensuite neuf danseuses qui investissent la scène pour Steps in the Street - l'un des plus beaux moments du spectacle. Les rondes et les traversées de ce groupe de femmes austères disent l'aliénation, la colère, la souffrance. Avec la troisième partie cependant, Prelude to action, la pièce s'achèvera sur une note plus optimiste : parmi les autres interprètes vêtues de noir, une danseuse en blanc (Jennifer DePalo) incarne-t-elle l'espoir d'une nouvelle voie ?
Autre période, autre discours : dans Night Journey, crée en 1947, Martha Graham a cherché à explorer les passions humaines en remontant aux origines. Le mythe d'Œdipe est ici revisité sous une nouvelle perspective, celle de Jocaste (Katherine Crockett), qui, sous l'ordre de Tirésias armé de son bâton (David Martinez), doit revivre son destin avant d'en finir. Pulsions et répulsions, souffrance et jouissance : le théâtre antique est ici détourné de ses dieux, les mouvements de la danse soulignant avant tout les contradictions de l'âme. Le chœur de femmes qui survient par intermittence sur scène n'y pourra rien : Jocaste a couché avec son fils Œdipe (David Zurak) et Jocaste doit mourir. Et c'est sur la mort de l'héroïne tragique que le rideau se refermera.
En dehors des trois pièces cités ci-dessus, deux autres programmes sont à l'affiche au Châtelet, jusqu'au 18 avril. La Martha Graham Company, qui n'était pas venu en France depuis dix ans, offre ainsi, pendant son passage à Paris, une occasion inespérée de redécouvrir la danse comme nous la voyons rarement : moderne, mémorable, mythique.
Voir les vidéos et les images de Martha Graham sur Fluctuat
Martha Graham Dance Company, au Théâtre du Châtelet du 14 au 18 avril.
Photos © John Deane
Le site du Théâtre du Châtelet
De Emma, posté le 21.04.09 à 18:07 
J'étais également au Théâtre du Châtelet vendredi soir et je dois dire que votre article décrit parfaitement ce que j'ai pu ressentir au cours de cette soirée. Pour moi aussi "Steps in the street" était un grand moment, très intense. J'espère pouvoir revoir la Martha Graham Dance Company très bientôt !