Chalon dans la rue 23è C’est drôle, cette envie, cette année, de prendre (à nouveau) la parole dans la rue, d’y dire des choses directes, liées à la société, aux préoccupations du quidam. Cela semble (presque) bizarre, tant cette portée inhérente à la rue semblait avoir déserté les trottoirs, non que les compagnies aient rechigné à s’emparer de l’espace public pour s’exprimer, mais parce que certains programmateurs, à la solde des décideurs financiers (souvent les politiques), n’osaient tout bonnement pas jouer le jeu de la diffusion. La compagnie Kumulus en a, plus souvent qu’à son tour, fait les frais ; d’autres aussi.Bref, ce vent de prise de parole, qui rend à la rue son véritable sens (qui n’est, faut-il le rappeler, pas de seul divertissement), a soufflé allègrement sur la vingt-troisième édition de Chalon dans la rue. Cet engagement a su pourtant ne pas prendre le masque grimaçant de la dénonciation brutale. Les artistes se sont aguerris dans l’art de faire passer en douce les messages, tout en travaillant la forme. KompleXKapharnaüm a choisi de mélanger street art (graff, collages) et montages vidéo et sonores pour exalter un certain esprit de résistance. Memento s’inspire, en effet, des mois précédant la Libération, et veut rappeler à chacun, documents d’époque (passée et présente) à l’appui, la nécessité de ne pas prendre pour argent comptant ni les préjugés, ni les discours bien pensants qui se veulent rassurants mais au final nous manipulent. La vraie force de ces parcours tient en fait dans les traces laissées sur les murs de la ville, avant et après les soirs de spectacle. Des silhouettes blanches, presque livrées à l’expression populaire (dont bizarrement personne ne semble oser profiter pour s’exprimer), aux textes qui seront recouverts d’autres images, biffés, tagués, c’est comme si le « plastiquage » de ces murs leur rendait enfin leur force de support de l’expression, et donc de résistance, tant il est vrai qu’aujourd’hui poser une affiche est passible d’amende pour peu que l’endroit ne soit pas officiellement prévu pour. C’est une démarche assez semblable qui a poussé Délices Dada, l’une des compagnies pionnières des arts de la rue, à sortir cette année RUSHs, sans fable ni paroles, simplement basé sur des déplacements, des personnages et une composition musicale, mixée en direct, plus expressive que tous les discours du monde. Et si la seule, l’unique solution face à la violence qui sourd à chaque instant dans nos vies (violence des hommes les uns vis-à-vis des autres, des politiciens ivres de pouvoir, des « hommes de l’ordre » qui font tout sauf garder les citoyens en paix), si face à tant d’absurdité dans les rapports urbains, le seul recours était finalement le nez rouge ? Une simple bille de couleur à (se) poser sur le visage, pour défigurer l’ennemi, le rendant ainsi dérisoire, et se protéger, en prenant la distance du clown face à une réalité insupportable. On connaît l’humour, souvent caustique, dont sait faire preuve Délices Dada. Cette fois, la compagnie prend parti, se prononce (de façon muette mais combien éloquente) sur ce qui merde aujourd’hui dans l’hexagone, et si les personnages ne profèrent pas un mot c’est, avouent les acteurs, parce que tout cela les laisse sans voix … Il faisait bon, cette année, être à Chalon pour se rappeler pourquoi on aime les arts de la rue quand ils se font les porte-parole d’une critique qui ailleurs a souvent bien du mal à s’exprimer. KompleXKapharnaüm et Délices Dada sont également programmés au festival d’Aurillac, qui se tiendra du 19 au 22 août prochain. Ill : Memento, © Michel Wiart Commentaires
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