"Si seulement..." C'est par ces mots que commence la tragédie écrite par Euripide en -431. Si seulement tout ceci n'avait jamais commencé. Car une fois la machine lancée, il n'y a plus qu'à laisser le destin advenir. Laurent Fréchuret présente au CDN de Sartrouville qu'il dirige, une version brillante et éminemment théâtrale de la Médée d'Euripide. Exit la trompée hystérique que le désespoir pousse à l'infanticide : sous les traits de Catherine Germain, Médée est forte, très forte. Le metteur en scène a choisi d'aborder la tragédie athénienne comme une formidable machine à jouer, un texte poétique à dire, à chanter, sans s'appesantir plus que cela sur l'acte terrifiant d'infanticide. La nourrice s'inquiète-t-elle de l'absence de chansons pour accompagner les moments difficiles de la vie ? Un orchestre est présent sur le plateau : batterie, percussions, violon, guitare, chants, et c'est parti pour un grand moment de communion théâtrale en compagnie du texte d'Euripide, revitalisé par la nouvelle traduction qu'en propose Florence Dupont.
Sous les traits de Catherine Germain, Médée arbore une longue chevelure blonde, attribut féminin par excellence. Mais son visage est profondément marqué. Elle est osseuse, dure, forte, quand son mari, Jason, est tout en rondeur et un rien pataud. Médée vit sa répudiation dans son corps, dans son ventre. Cependant, elle ne se laisse jamais aller à l'hystérie. Sa colère est raisonnée et presque calme.
Aguerrie aux techniques du clown, Catherine Germain ne craint pas de simplement se tenir debout et toiser le public pendant de longues minutes. C'est une Médée parfaitement sûre d'elle-même qui apparaît, sûre de ses pouvoirs et de sa force, magnifiquement habile à se jouer de la crédulité de Jason pour mieux perpétrer sa vengeance.
En reflet de cette Médée si masculine, le choeur est quintessence féminine : impossible de résister aux charmes de la comédienne Zobeida, cheveux très courts, voix suave et accent espagnol, quand elle exhorte les femmes à ne pas avoir d'enfants. Et si, à travers cette grande tragédie qui a si bien traversé les âges, Euripide avait finalement oeuvré à une image de la femme ultra-moderne ? Quoi, la femme serait faible et l'homme fort ? Ici, Jason est hypocrite et lâche, bien sûr. Mais le comédien Jean-Louis Coulloc'h en rajoute une couche : l'homme est naïf et très bête. Médée est celle qui fait face aux événements, décide de son destin, ne s'encombre pas d'enfants et n'a besoin de personne. On peut même la traiter de sorcière, ça la fait bien rigoler. La plus forte, c'est elle. Et attention, si on l'embête, elle s'envole sur un chariot d'or ! Euripide, féministe ? Assurément.
Médée d'Euripide, mise en scène Laurent Fréchuret
Nouvelle traduction Florence Dupont
Avec Thierry Bosc, Jean-Louis Coulloc'h, Takumi Fukushima, Catherine Germain, Dominique Lentin, Mireille Mossé, Jean-François Pauvros, Martin Selze, Zobeida
Du 6 au 23 octobre au CDN de Sartrouville
Illus ©Christophe Raynaud de Lage