Comme le souhaita son fondateur, la Merce Cunningham Dance Company poursuit pour un an encore, jusqu'au 31 décembre 2011, son Legacy Tour, tournée monumentale dans une quarantaine de villes du monde entier, dédiée au répertoire du chorégraphe américain.
Après un premier programme composé de trois pièces (Pond Way, Second Hand, Antic Meet), présenté la semaine passée au Théâtre de la Ville, la MCDC propose jusqu'au 13 novembre la reprise de Roaratorio, créé en 1983. Pendant soixante minutes, le spectateur est immergé dans un fascinant nuage sonore composé par John Cage à partir d'enregistrements réalisés sur les quelques 2000 lieux évoqués par James Joyce dans Finnegans Wake. Couvrant la voix du compositeur lisant des passages du livre, on entend les sons de la vie dublinoise : au loin une cornemuse ou un violon, une voiture qui démarre, les pleurs d'un bébé, un chien qui aboie, des tourbillons d'eau... Dans le bruit de la vie, la musique n'est qu'un son parmi d'autres, idée maîtresse dans l'œuvre de Cage, qui fait écho à celle de Cunningham — avant le spectacle, les danseurs s'échauffent sur scène, les coulisses où ils viennent boire ou se changer restent visibles pendant toute la durée de la représentation. La danse est un spectacle parmi d'autres dans le tourbillon de la vie.
Emporté dans un ailleurs auditif qui renvoie à la puissance d'évocation et au flot verbal de l'écriture joycienne, le spectateur voit se dérouler devant ses yeux une œuvre en flux tendu, portée par la maîtrise des quatorze danseurs de la compagnie, dont on sent, malgré la difficulté à faire rentrer cette danse dans les corps, la joie de jouer la partition. Dans un mouvement continu, le vocabulaire chorégraphique de Cunningham se conjugue aux références à la danse traditionnelle irlandaise, coups de pieds secs et jetés nerveux.
Roaratorio est l'œuvre cunninghamienne par excellence, un chef-d'œuvre incontournable de l'histoire de la danse et de l'histoire de l'art. La danse de Cunningham, non-narrative et non-symbolique, ne parle pas seulement de la danse : la vie peut s'y engouffrer, libre à chacun d'y projeter ce qu'il veut. L'émotion intellectuelle qu'elle procure, lumineuse et pure, platonicienne, irradie. L'œuvre du chorégraphe est classique, dans le sens où elle est une forme inspiratrice, à la fois définitive et malléable à l'infini. Comme ses danseurs qui tournent à l'infini, on souhaiterait que les œuvres de Cunningham continuent à sillonner perpétuellement le globe, délivrant à chaque représentation une telle décharge de sensation pure.
Roaratorio, chorégraphie : Merce Cunningham, musique : John Cage (Roaratorio, an Irish Circus on Finnegans Wake), par la Merce Cunningham Dance Company, au Théâtre de la Ville, Paris, dans le cadre du Festival d'Automne, jusqu'au 13 novembre 2010.
www.theatredelaville-paris.com / www.festival-automne.com
Le site de la Merce Cunningham Dance Company : www.merce.org
Photo courtesy Merce Cunnigham Dance Company © Anne Finke
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