Pippo Delbono : la leçon
Pippo Delbono est un artiste unique. On connaît ses talents de metteur en scène, Paris accueille depuis des années toutes ses créations. Mais c’est seul en scène qu’éclate toute l’envergure de cet interprète d’exception. Dans Racconti di giugno, présenté au Théâtre du Rond Point, il déroule une palette incroyable d’expressions, du conteur plein d’humour, au comédien sensible, mais c’est surtout dans les passages « parlés hurlés » qu’il est étonnant. Ces éruptions fameuses sont un peu sa marque de fabrique, sa révolte permanente et jamais assouvie. Là, jetées à nu sur le plateau, entre deux phrases badines, elles prennent une force inégalée, et toute leur profondeur. Delbono raconte avec le sourire ses exercices interminables et apparemment insensés, sans cesse répétés lors de son passage (initiatique) chez Eugenio Barba. Vingt ans plus tard, la trace s’en est profondément inscrite, relayée par une philosophie de l’existence qui connaît les vertus de la patience et de l’acceptation. Tchekov's lettersNon, il ne s’agit pas de révélations croustillantes, de potins inédits, ni même de grandes révélations sur le dramaturge russe mort trop jeune. Tout ce que Tchekov a voulu dire sur le théâtre, paru récemment chez L’Arche, organise en trois parties le courrier de l’auteur, sur une période courant de 1881 à 1904. Celle consacrée aux pièces, d’Ivanov à La Cerisaie, est sans doute la plus intéressante pour ceux qui envisagent de monter l’une de ces œuvres. Mais le paradoxe n’est pas des moindres si l’on compare les premiers écrits, sur les « Aspects de la vie théâtrale moscovite » à ce que Tchékov écrit ensuite sur le comportement des critiques. Lui-même a en effet tenu une chronique, de 1881 à 1885, où il ne se prive d’aucun commentaire acerbe, fût-ce sur le ton de l’ironie. Quelques années plus tard, lorsque lui-même se trouve de l’autre côté du rideau, le ton change, forcément. L’évolution, pour typique, n’en est pas moins remarquable. Reste le style sans égal de celui qui ne cesse de se récrier sur le ton, parfois trop dramatique, que metteurs en scène et acteurs veulent donner à ses pièces. En deux mots, il croque un personnage, en deux phrases une situation, et l’on ne peut que rire, en découvrant telle rencontre avec une actrice célèbre, ou tel spectacle en province. Un agréable moment à passer, dans les coulisses du génie, et de quoi se mettre en bouche pour recevoir Fishlove, la dernière création de Lilo Baur.
Tout ce que Tchekov a voulu dire sur le théâtre, L’Arche, 246 pages, 18 € Fishlove, créé au Théâtre Vidy-Lausanne, en tournée en France (Combs la Ville, Nancy, Vélisy, Colombes, Théâtre de la Ville à Paris …). Théâtre ET sociétéChristian Biet, qui signe l’avant-propos du livre de Richard Schechner, Performance, vient de diriger, avec Olivier Neveux, une somme consacrée à Une histoire du spectacle militant (1966-1981), aux Editions L’Entretemps. Le hasard des calendriers de publication n’est sans doute pas fortuit. A l’heure où les crédits de l’Etat en matière de culture font l’objet de polémiques aussi vives que récurrentes, le temps est sans doute venu de s’interroger sur la place du théâtre dans la société, jouissant-elle ou pas d’une exception culturelle, et de jeter un coup d’œil dans le rétro pour apprendre comment la société a pu se refléter dans le théâtre.
Dans cette histoire du spectacle militant, théâtre et cinéma vont de pair, théâtre de salle, de rue, invisible, cinéma de Gatti … Les nombreux contributeurs font le tour de ces formes d’art souvent ignorées de la doxa esthétique et en révèlent les facettes parfois paradoxales. Le retour aux faits historiques et aux pratiques diverses, où l’art est convoqué « au service » d’une pensée, d’une dénonciation, d’une idéologie, n’est pas le moindre intérêt de cette tentative de cerner cette vivacité unique, ce moment (trop court, diront certains) où société et théâtre s’électrisaient dans une cristallisation jamais retrouvée. Une histoire du spectacle militant (1966-1981), Editions L’Entretemps, en collaboration avec UPX Nanterre, 464 pages, 30 €. Schechner : enfin !Alors que tous ceux qui s’intéressent à la performance connaissent l’importance de ce bonhomme, il semblerait que les francophones purs et durs (ne lisant pas l’anglais) n’en aient que peu entendu parler. Et pourtant … Schechner est une somme, aux Etats-Unis, une somme de pratiques et de connaissances, de visions et de projets. Lui-même a fait du théâtre, un peu particulier sans doute aux yeux des Hexagonaux, puisqu’il s’agissait de « théâtre environnemental ». Alors que la France se targue d’être à la pointe du « théâtre de rue », que certains chercheurs (Serge Chaumier notamment) n’hésitent pas à qualifier d’animation, Schechner, depuis quarante ans, dresse les contours d’un art aux confins du théâtre, de la politique, du social et du rituel.
Théâtrales vient de publier, en français, Performance, regroupant certains de ses écrits et de ses réflexions, sous-titrés « Expérimentation et théorie du théâtre aux USA ». Dans le même temps, le Théâtre National de la Colline organise un colloque, de lundi à mercredi, consacré à l’impact de l’avant-garde américaine sur les théâtres européens. Enfin !, pourrait-on dire, car l’influence manifeste des pratiques expérimentales made in US, aux confins des années 70, est trop évidente pour les artistes et chercheurs français puissent en minimiser l’importance en les qualifiant de « datées » et en affirmant, de façon péremptoire, « hors la France et son exception culturelle, point de salut ». Performance, Editions Théâtrales, 544 pages, 32 €. Olivier Py discourt A nouveau directeur, nouvelle politique, nouvelle programmation, nouvelles envies, nouveaux enjeux … Olivier Py nommé le 1er mars dernier à la tête du théâtre national de l’Odéon (www), Théâtre de l’Europe, s’en explique, sous une forme habile et décontractée. Actes Sud a eu la bonne idée de publier le Discours du nouveau directeur de l’Odéon, accompagné de photos splendides du théâtre, en travaux, rénové, dedans, dehors. Py, lors de son « intronisation » a souhaité donner les grandes lignes de son projet et souligner les thèmes qui l’animent particulièrement. Il recourt, dans ce texte, à des personnages clés lui donnant la réplique de façon souvent loufoque : le critique, sa mère, la mort, etc qui tous, évidemment, essaient de lui fourguer un texte. A lire, à entendre (gageons que ce discours arpentera bien vite les scènes) ; un bien joli petit livre.Discours du nouveau directeur de l’Odéon, Actes Sud, 2007, 64 pages. Le théâtre écorché de Warlikowski Le Théâtre de l’Odéon (www) présente, du 8 au 16 décembre, Krum de Hanokh Levin, mis en scène par l’enfant terrible du théâtre polonais, Krzysztof Warlikowski. Un spectacle à l’image de son créateur : contemporain, rude mais jamais gratuit. Pour mieux entrer dans l’univers du metteur en scène, à travers son histoire et ses différents spectacles, dont tous n’ont pas été présentés en France, rien de tel que le Théâtre écorché, conçu et réalisé par Piotr Gruszcynski et publié par Actes Sud. Une place importante est faite au spectacle Krum, aux côtés de Shakespeare, bien sûr l’auteur dont Warlikowski a monté de nombreuses pièces. Un portrait intime mais sans voyeurisme, une plongée intelligente dans l’univers de l’un des metteurs en scène européens les plus en vue.Théâtre écorché, 214 pages, 20 €, chez Actes Sud. |
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