Directeur du Volksbühne de Berlin, le metteur en scène Frank Castorf présente « Forever Young » d'après Tennessee Williams, en inauguration du festival le Standard idéal à la mc93 de Bobigny. De l'ultra-libéralisme et de l'Europe après la guerre froide, de l'émancipation des noirs américains, et de la représentation sur scène de l'éternelle jeunesse. La caméra tourne. God is Coca ?
Fluctuat.net et la rédaction Scènes sont partenaires du festival Le Standard idéal.
(Plutôt que d'attendre le compte-rendu de cette création attendue, Fluctuat vous propose un entretien inédit avec Frank Castorf réalisé par Andréa Jacobsen spécialement pour la mc 93 Bobigny) Extraits : Entretien avec Frank Castorf.
Réalisation et traduction : Andréa Jacobsen
Andréa Jacobsen : Dans cette pièce, plusieurs thèmes se superposent qu'ils soient politiques, sociologiques, voire d'ordre privé. C'est l'histoire d'un jeune homme, Chance, et d'une diva ayant peur de vieillir. C'est aussi l'histoire du pouvoir de l'argent et le désespoir de ceux qui sont broyés par le système capitaliste. C'est aussi une évocation des stars américaines, et des fantômes des états du Sud. Pourquoi cette pièce te semble-t-elle importante ?

Dans Doux oiseau de la jeunesse ce conflit latent est déjà exposé, mais de façon différente ; il repose sur la base d'un pouvoir puritain dont l'épicentre est représenté par le personnage du président. Boss Finlay est un Citizen Kane, une figure à la Orson Welles. Son modèle existait, il s'agissait de Huey Long qui, dans les années 30 en Louisiane, dirigeait une junte populiste et raciste ; hors de tout contrôle démocratique, très puissante, jusqu'au moment ou il fut assassiné par le fils d'un concurrent politique. Son slogan bien machiste, « Chaque homme, un roi », valait surtout pour sa propre personne. Déjà Stanley Kowalsky dans Un tramway nommé désir aimait le citer. La caractéristique majeure de sa politique reposait sur la discrimination raciale à l'encontre des noirs. Elle fonctionnait aussi au détriment de ceux qui, comme Tennessee Williams ou les personnages de ses pièces, Blanche ou Chance Wayne, des Américains n'entrant pas dans le schéma «wasp» de l'Amérique bien pensante. Tout en ayant une morale un peu douteuse, ils sont dignes néanmoins d'être aimés. Ils se distinguent parce qu'ils n'adhèrent pas aux règles de la société américaine, petite bourgeoise et puritaine. Ils n'hésitent pourtant pas à s'inscrire dans les revendications emphatiques de cette Amérique du « bonheur et de la liberté ». Ces revendications, on ne les trouve pas que chez les anti-conformistes affirmés politiquement. Chez Huey Long ou Boss Finlay, les conventions et la révolte ne font qu'un. C'est paradoxal ; d'un côté, la race doit être blanche car cela garantit le droit et l'ordre. Et de l'autre, on se cache dans une cave, comme dans Pulp Fiction pour donner libre cours à ses perversités. Ce cynisme, on la retrouve chez Boss Finlay qui fera cadeau à sa femme mourante d'un collier de diamants car il sait qu'il pourra l'échanger une fois qu'elle sera morte. Cette dualité est très typique des années 50/60 en Amérique.

L'assujettissement des Noirs et l'extermination de la population indienne furent la base de la richesse de l'occident, c'est sur cela que reposent notre liberté et notre démocratie. La tentative, après la Révolution Française, d'instaurer les droits de l'homme et l'égalité des races en Haïti, cette riche colonie française, était dès lors vouée à l'échec. Heiner Müller l'a très bien décrit dans sa pièce La Mission : c'était une illusion. On ne peut pas lutter contre la machine à broyer du capitalisme blanc. De cela est née quelque chose dont on n'est pas encore conscient, ni en Amérique du Nord ni en Europe. C'est peut-être cette conscience africaine et sud-américaine qui nous est si étrange. Les traditions, la culture de ces peuples faite de magie, de sociétés secrètes, de culte des morts sont arrivées dans le nouveau monde. Ces racines religieuses, ces idoles africaines se sont mélangées à la croyance catholique. Cela a donné une force nouvelle aux perdants du capitalisme, qui est plus présente dans les Caraïbes qu'en Amérique du nord..

Il y a différents niveaux de références : Citizen Kane, Orson Welles, Boss Finlay, le mal, le puritanisme, Chance Wayne, le jeune qui veut vivre le mythe « d'être plongeur puis millionnaire », la diva vieillissante qui s'achète ce jeune homme avec l'argent qu'elle a gagné à Hollywood. C'est un mélange très intéressant. Chez nous, ce n'est pas une vielle diva c'est Kathrin Angerer qui joue Alexandra Del Lago, la princesse Kosmonopolis. Mais elle n'a que 32 ans, et cela pouvait poser des problèmes. Chez nous, la pièce s'appelle Forever Young. Cela parle du désir mais aussi de la pression d'être constamment en représentation. A un moment donné, parce qu'une caméra sous-marine filme ses pieds et que l'image est projetée en grand sur un écran, la princesse Kosmonopolis dit : « Je ne veux pas ça. Mes pieds sont laids.» Et Martin Wuttke, qui joue chance Wayne, lui répond : « Ah, parce que tu as une doublure pour tes pieds dans ton fameux film ? » Cette référence à soi est importante pour moi. (...)

La « consommation » aussi peut être triviale. Cela nous touche également de très près. En même temps, on sait que c'est mesquin de penser ainsi. Bien sûr, c'est embarrassant de parler de ces thèmes, qu'ils soient triviaux ou existentiels. Cette sorte d'embarras qu'on trouve par exemple chez Myshkine, l'Idiot de Dostoïevski. Ce n'est pas seulement le problème d'une jeune actrice qui pense être trop âgée et que sa carrière est donc terminée. On trouve cela dans tous les personnages. Y compris dans les personnages les plus méchants, les plus terroristes et les plus politiques. Ils ne parlent finalement que d'eux-mêmes, du rêve hollywoodien, de leur carrière, de leur corps, de leur beauté (ou de l'illusion de la beauté). Ils parlent aussi d'eux-mêmes comme acteurs, sur cette île où ils ont la sensation que tout se passe comme ils le souhaitent. Mais tout cela est également irréel. Ils s'observent avec méfiance, et ils sont obligés de se supporter. Ils ne veulent pas forcement avoir à faire avec les autres, mais ils ne peuvent pas fuir. C'est la situation des personnages mais aussi celle des acteurs. C'est pourquoi la caméra dans cette pièce est comme une citation.
La caméra subjective est un instrument de recherche qui permet des associations. Enfant, j'ai lu un magazine de propagande américain : Le Fridolin joyeux. Il contenait des bandes dessinées de Lucky Luke, mais aussi de la guerre de Corée. La guerre de Corée du point de vue des Américains bien sûr. Je me souviens d'images où le lieutenant de l'armée de l'air des USA, Jack Tumbler, a dû se cacher dans des marécages. Il plonge et il respire à l'aide d'un tuyau de bambou. Et l'on voit les pieds plats des Coréens et leurs kalachnikovs passant à côté de lui. J'essaie de donner une autre interprétation à ces images du passé, de la Guerre froide, à l'image positive que j'avais des années 50, 60, des Etats-Unis : Stars and Stripes, Coca Cola, comics, et de les inclure dans cette pièce. Par exemple, la caméra montre comment Kathrin Angerer essaie de respirer sous l'eau avec un tuyau de bambou. La caméra filme son visage pendant qu'elle reste sous l'eau pendant trois, quatre, cinq minutes. Quand je vois ça, je sais que c'est aussi du sport. Elle a du mal à rester sous l'eau. Et au-dessus d'elle se trouve la figure de Charles Wayne.

Forever Young
Compagnie Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, Berlin
d'après Le Doux Oiseau de la jeunesse de Tennessee Williams
Adaptation et mise en scène : Frank Castorf
avec Kathrin Angerer, Fabian Hinrichs, Sir Henry, Martha Fessehatzion, Milan Peschel, Volker Spengler, Laura Tonke, Martin Wuttke
Du 11 > 14 MARS 2004
Du jeudi 11 au samedi 13 mars 2004 à 20h30
dimanche 14 à 15h30
Grande salle Oleg Efremov
MC93 Bobigny, 1, bvd Lénine 9300 Bobigny. tél : 01 41 60 72 60
- Lire le compte-rendu de la pièce Forever Young par Anne Morvan - Lire la présentation générale du Festival Le Standard idéal en rubrique Agenda - Visiter le mini-site du Festival Le Standard idéal réalisé en partenariat avec la mc93 et Fluctuat.net. - Lire la présentation de Forever Young sur le mini-site du festival.
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