Ilka Schönbein




Elle irradie les plateaux. Un dictionnaire entier d'adjectifs ne suffirait pas à qualifier l'immense talent de l'interprète metteur en scène Ilka Schönbein. L'inouï ne lui arrive pas à la cheville, l'inédit s'avérerait trivial ; alors pourquoi pas la qualifier de « femme », tout simplement ? Une femme de 40 kilos toute mouillée et dans toute la puissance de sa force vitale. Entretien + chronique.

- vos impressions : Ilka Schönbein et ses spectateurs sur le forum Cirque et Arts de la rue - lire aussi la chronique de Chair de ma chair (2006)

La première fois que je l'ai vue, c'était à Avignon, sur la place du Palais des papes. Il y a une dizaine d'années. Elle était à vélo ; le maquillage blanc, les marionnettes dans le casier à provision, devant le guidon. Impossible d'éviter cette apparition, ce mini-spectacle incongru, improbable dans les rues livrées alors davantage à l'animation festive. Quand je l'ai retrouvée, un peu plus tard, sur le trottoir d'un festival de rue, adossée à un camion où elle avait élu domicile, je l'ai reconnue immédiatement : Ilka Schönbein (elle avait donc un nom) ! Depuis, de rue en salle, j'ai suivi, comme de nombreux autres spectateurs, son parcours atypique. Rencontre avec cette femme extraordinaire, « mi-magicienne, mi-sorcière » comme l'écrit son producteur, François Grosjean.

Fluctuat : Pourquoi la rue ?
Ilka Schönbein : Il y a une quinzaine d'années, quand j'ai commencé mes créations personnelles, le plus simple était de travailler dehors ; pas besoin de demander de l'argent, une salle. Jusqu'alors, après avoir étudié la danse eurythmique selon la méthode de Steiner et la marionnette à fil avec Albrecht Roser, j'avais travaillé dans différentes compagnies. Là, je devenais autonome.

Flu : Pourquoi être passée à la salle ?
IS : J'ai tourné pas mal avec mes spectacles de rue, mais il y a une époque pour tout. La rue convient pour une certaine énergie, qui explose vers l'extérieur. On m'a invitée à jouer dans les salles, avec mon premier spectacle, Métamorphoses, que j'ai fait évoluer. Ensuite, on m'a proposé d'autres choses et j'ai travaillé d'après des œuvres existantes Aglaja Veteranyi, Pourquoi l'enfant cuisait dans la polenta].

Flu : Quelle(s) différence(s) entre les deux ?
IS : Jouer en rue est un challenge, on doit retenir les gens, qui ne viennent pas là pour nous voir. Si une séquence de trois minutes ne fonctionne pas, le public part ! En salle, c'est aussi un challenge : les gens sont venus là précisément pour nous voir ! Ils peuvent partir aussi, si les images sont trop fortes, trop dures. C'est arrivé quelquefois, pas souvent.

Flu : Pourriez-vous encore jouer en rue ?
IS : Non, les formes que j'ai développées en salle sont trop lourdes ; il y plusieurs actrices, des lumières, etc. La rue n'est pas facile ; j'ai dû y abandonner la marionnette à fil, par exemple, à cause du vent qui se prenait dedans ; ce n'était pas pratique. Par contre, je vis toujours dans un camion, je suis profondément nomade.

Flu : Comment et où répétez-vous ?
IS : En général, j'ai besoin de deux mois où je suis seule. Je les passe à Berlin, dans mon atelier-maison que j'ai acquis principalement pour les marionnettes et le matériel, car je passe en moyenne dix mois de l'année sur les routes. Ensuite, je travaille dans les théâtres où je suis en tournée.

Flu : Dans Métamorphoses, votre première création, il y avait déjà un accouchement, Chair de ma chair qui joue en ce moment au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, traite du rapport mère-fille. Pourquoi ce thème récurrent ?
IS : Le rapport à l'enfant fait partie de la vie de toute femme, même si on n'en a pas soi-même, ce qui est mon cas. Quand j'ai créé Métamorphoses, j'avais l'âge de penser à ces choses-là, mais la vie en a voulu autrement : pas le temps, trop à faire, trop de projets et pas de « père idéal » en vue ... Le texte d'Aglaja Veteranyi m'a fait rechercher ma propre enfant, celle qui est en moi. Quoi qu'il en soit, il s'agit là de relations archétypes : la plupart des femmes (et des hommes aussi d'ailleurs) ont un rapport compliqué avec leur mère. Ce spectacle s'inscrit dans une série intitulée « Mères fatales » où figure également une pièce inspirée d'un conte d'Andersen (Un froid de Kronos). J'ai envie de poursuivre dans cette voie : les enfants, les contes de fées ...

Et la voilà déjà repartie, timide et généreuse, billes bleues sous la tignasse rousse, qu'on lui connaît depuis toujours...

Ilka Schönbein photos © Marinette Delanné, courtesy Théâtre de la Commune]

Floriane Gaber.

Sur Flu : - vos impressions : Ilka Schönbein et ses spectateurs sur le forum Cirque et Arts de la rue - chronique de Chair de ma chair (2006) - chronique de Métamorphoses des métamorphoses (2001) - voir les fils d'actu théâtre de la commune, marionnettes, spectacle à Paris, sur le blog théâtre et danse





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