Nouvellement arrivé à la tête du Rond-Point, l'auteur et metteur en scène Jean-Michel Ribes a procédé à tous les travaux utiles (ouverture d'une librairie ressources, inauguration d'un espace multimédia, création d'une troisième salle baptisée salle Roland Topor..) pour faire de ce lieu un théâtre convivial, et dédié aux écrivains vivants et aux "écritures d'aujourd'hui". Il nous présente sa saison et les premiers spectacles programmés : le conte oriental "contemporain" qu'est Une Nuit arabe, de Roland Schimmelpfennig, et les pièces de Mohamed Kacimi et d'Olivier Py.
Jean-Michel Ribes : Disons que depuis deux ans ce théâtre était un très grand bateau échoué. Il a fallu réveiller l'équipage, réparer la coque, monter toutes les voiles pour utiliser ce magnifique outil à 100% de ses possibilités. Mais avec un profond désir d'ouverture, d'innovation, et la volonté d'accueillir ce qui jusqu'ici était toujours laissé au bord de la route de l'institution.
Flu : Concrètement en quoi a consisté votre travail ?
J.M.R. : On a d'abord beaucoup travaillé sur les espaces, pour bâtir ici un véritable lieu de vie. On a créé une librairie de 150 mètres carrés, destinée à devenir un des plus importants centres de ressources sur les arts de la scène, un nouveau restaurant dessiné par le scénographe Patrick Dutertre, un cabaret, un cybercafé, et enfin on a créé une troisième salle baptisée salle Roland Topor. Et là on commence à travailler sur le projet de la décoration extérieure, c'est-à-dire l'ordonnancement des jardins, les illuminations, ce qui va nous permettre d'y organiser des choses cet été.
Flu : Et la programmation ?
J.M.R. : Elle est fidèle à la ligne que j'avais définie : des auteurs d'aujourd'hui, qui représentent le monde et leur monde, qui décrivent ou inventent l'aujourd'hui. L'éventail est assez large, mais ce n'est pas non plus la Samaritaine, les choix sont très précis. La tonalité c'est d'aller vers la surprise, l'insolence, l'inconnu. Je veux que les gens sortent toujours d'ici en se disant : on n'avait pas encore vu ça. Personnellement je déteste cette expression, « élitaire pour tous » ; ici ce serait plutôt l'enchantement pour tous.
Flu : Pourquoi avoir créé une troisième salle ?
J.M.R. : La salle Topor a une programmation spécifique. Elle accueillera tous les enfants de Jarry, de Queneau, de Roussel, tous ces gens qui sont d'une obédience post-dadaïste, cocasse, un peu subversive, des gens qui « pensent à côté » comme disait Einstein, qui ont l'art de l'humour comme résistance à la connerie. Ça va d'Olivier Py en début de saison avec Le Cabaret de Miss Knife au Festival des Extravagants, en passant par Eugène Durif et Ged Marlon. Le problème avec l'humour c'est qu'il est tout de suite suspect, ou alors c'est l'humour TF1.
Flu : Vous pensez que le théâtre va trouver son public ?
J.M.R. : Mais ça a déjà commencé ! Il y a eu le succès incroyable de La plus grande pièce du monde en septembre. Quatre mille personnes sont venues ici, alors que le lieu était à peine ouvert, pour voir ces 150 auteurs se relayer toutes les cinq minutes pour réagir contre ce qui s'était passé le 21 avril. Le dimanche d'après c'était le début du Grand Mezze d'Edouard Baer et François Rollin, qui a fait un tabac et qui reviendra tous les derniers dimanches du mois. Ce qui m'a fait plaisir c'est que sont venus ici un tas de gens qui n'allaient pas au théâtre, parce qu'ils l'identifiaient à un lieu d'ennui, de punition. Je dirais qu'au théâtre le mot plaisir et le mot culture doivent redevenir le même.
Flu : Le lieu n'est pourtant pas évident.
J.M.R. : Oui et non. Il ne faut pas exagérer non plus, on est mieux ici que derrière la mairie de Châtenay-Malabry, c'est quand même le cœur de Paris, l'avenue la plus connue au monde. En revanche, c'est vrai il faut que l'on arrive à désacraliser le lieu, et à convaincre les gens que les Champs Elysées appartiennent à tout le monde.
Fluctuat : Le projet, c'est un peu de rendre attractive « l'écriture contemporaine ».
J.M.R. : Oui et c'est justement pour cela que j'ai banni ce mot de mon vocabulaire ! Je préfère parler « d'écritures d'aujourd'hui ». Le mot contemporain comme le mot classique d'ailleurs charrient un tel poids d'ennui ! C'est précisément contre cela qu'on doit lutter. Pourquoi il n'y a qu'au théâtre que ça ne marcherait pas, alors que ça marche en musique, en cinéma, en littérature ? Il ne faut pas croire non plus que les gens sont allergiques à tout ce qui est vivant au théâtre. Moi j'ai fait une pièce l'année dernière qui s'appelle Théâtre sans animaux et qui fait un tabac, et je peux dire ça aussi de Durringer, de Grumberg, de Victor Haïm.
Flu : Le danger serait justement de devenir un lieu-ghetto, un lieu alibi...
J.M.R. : Surtout pas ! Parce que l'on aimerait que le mouvement que l'on a imprimé soit contagieux. Nous ne sommes pas en train de dire : merci, ça y est, les auteurs vivants ont leur lieu ! Au contraire : une Bastille a été prise mais la révolution doit continuer. Il est important que l'institution ait une politique volontariste, impose des obligations aux directeurs de théâtre. La situation qui prévaut actuellement, c'est un peu comme si les musées s'arrêtaient aux impressionnistes. Il faut qu'il y ait des théâtres d'art moderne !
Flu : Où en sont les Ecrivains Associés du Théâtre ?
J.M.R. : Ils vivent leur vie. J'ai passé la main, c'est maintenant Xavier Durringer et Louise Doutreligne qui dirigent l'association. Ils sont mobilisés sur de nouveaux combats : qu'il y ait plus de résidences d'écriture, que l'Education Nationale édite aussi des pièces de théâtre, que le SYNDEAC arrête d'empêcher les choses de se faire. Des liens se sont tissés avec les auteurs d'Afrique, des DOM-TOM, du Québec. Ça fait tache d'huile. La démarche n'est pas du tout corporatiste, comme on a voulu le dire, ce sont des gens qui veulent remettre le théâtre en marche avec des écrivains d'aujourd'hui, et qu'il y ait une part de la scène et de la parole qui soit accordée aux vivants.
Flu : Vous parlez de contagion. Les spectacles vont tourner ?
J.M.R. : Evidemment, c'est même très important. On a des accords avec des tourneurs pour faire circuler les spectacles en province, mais on est aussi en liaison avec plusieurs salles parisiennes pour d'éventuelles continuations. Je voudrais briser cette opposition entre privé et public, il y a une vraie complémentarité à trouver. S'il y a un triomphe ici, il serait totalement fou qu'il n'aille pas ailleurs. C'est le cas de La Confession d'Abraham de Mohamed Kacimi : ça a été un succès énorme, on essaye que ça se poursuive dans le privé. Quand un auteur est découvert dans le public et qu'il a du succès, c'est terrible de l'empêcher d'en profiter, ne serait-ce que pour qu'il vive de son écriture. Aller dans le privé ce n'est pas coucher avec les allemands !
Flu : On est tout de même frappé par le nombre de productions que vous avez lancées cette année. Comment en avez-vous trouvé les moyens ?
J.M.R. : Moi ça ne m'intéressait pas de devenir « directeur de théâtre ». Mettre une pièce derrière une autre en essayant d'équilibrer les comptes, ce n'est pas mon métier, je préfère écrire et mettre en scène. Je fais un peu la même chose ici : j'essaye d'écrire et de mettre en scène ce lieu. Donc on a pris des risques, on a essayé de trouver le moyen de faire ce que d'autres ne font pas. Et puis il y a eu des enthousiasmes, des solidarités. Les gens qui viennent ici ne demandent pas des sommes folles, ils ont compris où est leur intérêt. C'est aussi le signe que l'on répond à une profonde demande.
Flu : Pourriez-vous nous parler de la pièce qui fait l'ouverture de la salle Renaud-Barrault, Une Nuit arabe de Roland Schimmelpfennig ?
J.M.R. : Une Nuit arabe est une pièce que j'aime énormément parce qu'elle est exactement dans le type d'écritures que je pense représentatives d'une sensibilité d'aujourd'hui. C'est quelque chose qui parle du monde d'aujourd'hui, ça se passe dans une cité, occupée par des beurs. Mais au lieu de nous parler des pitbulls, de la drogue, des tournantes, ça dérape et ça devient un conte oriental. C'est entre les Marx Brothers et Botho Strauss. Et puis commencer par Schimmelpfennig, un auteur allemand de la Schaubühne, c'était aussi une façon de montrer qu'on ne veut pas faire du franco-français, de l'hexagonal pur et dur. Cela dit c'était quelque chose que je n'aurais pas fait s'il n'y avait pas eu Mohamed Kacimi à côté, et Olivier Py. Ma programmation est frontale. Je ne revendique pas un spectacle mais une programmation sur deux mois, un éventail aussi divers que possible. On a Schimmelpfennig, mais à côté on a Olivier Py, qui nous dit voilà moi j'aime me mettre en bonne femme et chanter des chansons, et puis La Confession d'Abraham, le Moyen-Orient raconté par un poète algérien à travers une fable biblique magnifique, et puis Claude Piéplu dans un texte totalement incroyable de Claude Bourgeix sur un adjudant de la gendarmerie qui veut s'en aller parce qu'il ne peut pas porter de bas-résilles sous son uniforme. Les spectateurs sont encouragés à aller de l'un à l'autre, à faire des découvertes. Ils doivent être comme une petite bille qui rebondit, comme dans un flipper !
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- Lire la chronique de la pièce Une nuit arabe. - Biographie de Jean-Michel Ribes - Visiter le site du théâtre du Rond-Point.
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