Joël Pommerat

Joël Pommerat est partout : au théâtre de Gennevilliers actuellement avec pas moins de trois pièces – Au monde, D’une seule main et Les Marchands – et bientôt à l’Odéon avec une nouvelle création, Pinocchio. Avant de figurer à nouveau au programme d’Avignon l’été prochain, avec le diptyque Je Tremble. Ouf ! Il devenait urgent pour Fluctuat de rencontrer ce nouvel incontournable des scènes françaises.

Fluctuat : Depuis vos débuts en 1990, comment êtes-vous parvenu à une telle harmonie entre les différents ingrédients du théâtre : son, lumière, rythme, jeu des comédiens ?
Joel Pommerat : Je ne pense pas qu’on puisse véritablement distinguer de périodes différentes dans mon itinéraire. Il me semble que les images que je pouvais avoir du théâtre à mes débuts ne sont pas si éloignées de celles que j’ai aujourd'hui. La différence tient certainement à leur degré d’aboutissement.
Pôle, par exemple, qui est pour moi la première de mes pièces à peu près aboutie au niveau de l'écriture, date de 94/95. Je l'avais ensuite reprise au théâtre Paris-Villette en 2001. Eh bien je pourrais presque encore écrire cette pièce aujourd'hui. Bien sûr, elle est moins aboutie que Au monde, mais elle n'est pas si éloignée.

Dans vos pièces, on passe parfois de la voix-off susurrée dans un micro H.F. à l’adresse directe au public en passant par le play-back micro en main. On passe aussi du jean basket quotidien au nu intégral voilé de lumière. Bref, on ne sait jamais où la prochaine scène nous emmènera !
Je me laisse la liberté d'aborder autant de partis-pris formels que j'en ai envie, de passer d'une scène dialoguée un peu ordinaire à un récit directement adressé au public ou d'utiliser de la voix off par exemple.
Je rassemble aussi au sein d'un même spectacle les différentes formes que j’ai expérimentées dans des spectacles précédents. Il s'agit pour moi tout simplement de chercher la forme la mieux adaptée à chaque instant du spectacle.

Votre façon de poursuivre l'écriture jusque sur le plateau demande une implication particulière de vos équipes. Comment a évolué par exemple votre travail avec les comédiens ?
Les choses se sont faites petit à petit et il y a eu une vraie évolution dans mon rapport aux comédiens, c'est certain. En particulier, je me suis tourné vers des gens avec qui j'ai senti qu'un travail dans la durée et dans une recherche approfondie serait possible.
D'un spectacle à l'autre, je ne change pas de style. J'essaie plutôt d'approfondir une forme. J'ai donc tout intérêt à poursuivre la recherche avec les mêmes personnes. Cela gagne du temps et de l'énergie.

C’est avec Au monde, présentée en 2005 au Théâtre Paris-Villette, qu’est venue la reconnaissance médiatique. Vos pièces tournent maintenant à l’étranger, vous sentez vous plus proche des puissants que vous dépeignez dans ce spectacle ?
C'est vrai que ce spectacle a reçu un bon écho dans la presse. Et avoir de bonnes critiques, c'est comme être programmé au festival d'Avignon : on devient tout de suite plus beau! Quant aux « puissants », oui, on peut parfois trouver plein de rapprochements ! Même si mes problèmes de « petit patron » qui doit faire tourner sa compagnie remontent bien avant le succès de Au monde. Il y a des questions de responsabilité sociale. C'est un aspect des choses qui n'est pas simple, et qui n'est pas non plus le plus joyeux.

D'où est venue votre envie de monter une compagnie et de faire des spectacles ?
J'ai d'abord eu envie d'être comédien. J'ai suivi ce désir et je suis venu de Chambéry à Paris à dix-huit ans pour faire du théâtre. Je suis entré tout de suite dans de petites compagnies, en Champagne et en Picardie et j'ai participé à plusieurs spectacles pendant environ trois ans. Je suis ensuite revenu à Paris travailler avec d'autres jeunes compagnies. Mais je me suis senti de plus en plus mal à l'aise à cette place de comédien. Je dépendais trop des autres, de leur désir, de leurs projets. J'avais envie de développer mon propre imaginaire, mes propres sensations, ma propre expression.

Vers 24 ans, j'ai commencé à écrire, sans trop savoir où j'allais. Pendant presque cinq ans, j'ai arrêté d'être comédien et j'ai gagné ma vie en faisant des boulots alimentaires, tout en écrivant. Après avoir écrit deux ou trois petites choses qui me semblaient dignes de ce nom, j'ai fait ma première mise en scène d'un de mes textes. C'est en 1990 que j'ai fait acte de metteur en scène pour la première fois. De metteur en scène de mes textes.

Comment vous situez-vous dans le paysage théâtral ?
Je ne me sens pas faire partie de la « grande famille » du théâtre. Le théâtre me permet d’une certaine façon de me défouler, d'aboutir certaines choses. J'aurais peut-être pu les exprimer à travers d'autres formes d’art. Je n'aime pas le théâtre pour le théâtre. Le théâtre ne me passionne pas. Je l'ai rencontré. Cela s'est fait. À un moment donné, j'ai fait le choix d'y rester, j'ai choisi de faire ce métier du mieux possible.

J’aime peut-être le théâtre comme quelqu’un qui a été déçu. Le théâtre s'est un petit peu endormi sur lui-même, il s’est laissé aller, s’est auto-reproduit. Il s'est un petit peu pris au sérieux. Avec parfois de vrais désastres sur le plan artistique.

En cela, vous rejoignez tous ceux qui pensent que le théâtre est ennuyeux...
Oui, c’est dur à dire, mais je les comprends. Bien sûr, on peut aussi déplorer un certain manque de curiosité, une paresse intellectuelle, mais je pense aussi qu'il y a beaucoup de complaisance au théâtre. Et c’est justement parce que je suis conscient du risque de tomber dans la complaisance que j’essaie de me remettre en question à tout moment. J'essaie d'être le plus rigoureux et le plus honnête avec ma propre perception et mon propre intérêt.
J'essaie de faire des spectacles qui, moi, me touchent fort. Des spectacles qui ne soient pas juste une tisane pour m'endormir le soir. Et s’il peut m’arriver parfois d’y aller un peu fort, c’est par peur de faire de la tisane.

Concernant Au monde, les médias ont pointé la dimension politique de la pièce. Seriez-vous un auteur « engagé »?
Il ne faut pas confondre le sujet d’une pièce et son discours. Dans Tchekhov par exemple, les personnages évoquent des pensées, des idées, qui touchent à des questions de société, à des questions existentielles, à des questions sociales, mais évidemment, c'est l'ordonnancement de tous ces motifs les uns avec les autres qui créent le sens, qui créent la force et l'intérêt de l'oeuvre.

Ce n’est pas parce qu’une pièce parle de politique que c'est intéressant. Ce n’est pas parce qu’elle évoque un aspect politique qu’il s’agit d’une pièce politique.
Il y a parfois eu un malentendu concernant Au monde. Avec cette pièce, je cherche plutôt à relier le politique à l’intime, à l’individuel, au personnel, au fantasmatique.

Dans Les Marchands, je prends la thématique de la pièce plus au sérieux : je parle du travail, je donne mon point de vue là-dessus. Mais l’ironie n’est pas absente non plus.
Mon théâtre est plus proche de l’expression d’une pensée en questionnement que de l’expression de points de vue. En tout cas, il tend toujours vers l'abstrait : je ne prends pas au sérieux les thèmes ou les figures que je mets en scène. Je suis peut-être désabusé ou cynique mais je trouve que les sujets sont interchangeables et de même valeur.

Ce qui m'intéresse, c'est l'art de l'organisation, de la répétition des motifs. Je veux que mon théâtre soit à la fois lisible et en même temps, qu'il puisse toucher en profondeur, libérer de l'imaginaire.

Actuellement, jusqu’au 17 février 2008, au théâtre de Gennevilliers, Trilogie Au monde, D’une seule main, Les marchands, Du 8 au 22 mars, au théâtre de l’Odéon Pinocchio

Crédit photographique Elisabeth Carecchio.

Catherine Richon.

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