Il a mis en scène Fairy Queen, qui marque la troisième étape d'un travail d'adaptation à la scène des œuvres d'Olivier Cadiot, dont l'écriture est elle-même empreinte d'une remarquable musicalité. A partir de la question du son et de l'espace, Ludovic Lagarde évoque la tessiture propre aux textes qu'il a mis en scène et aborde, au détour d'une référence au cinéma de Godard, son rapport à l'image, indissociable de celui qu'il entretient avec le son.
Fluctuat : Le traitement du son semble, dans ton travail, un élément aussi essentiel que le traitement de l'espace. Commençons par parler « son » puisque c'est l'objet qui nous importe. Il me semble que la création d'un univers sonore propre à chacun de tes spectacles est quelque chose qui te tient à cœur depuis un certain temps, puisque tu en avais déjà parlé à propos du Cercle de craie caucasien (in entretien).

Cette attention apportée à la sonorisation de ces spectacles est dans la continuité du travail d'écriture propre à Olivier Cadiot. Il n'est pas anodin que cette entreprise ait été menée à partir de trois de ses textes.
L. L. : L'utilisation du micro HF, c'est déjà une manière de capter la voix de l'acteur. Un texte de Cadiot, ce n'est pas quelque chose qui se profère, qui s'élargit, ce n'est pas pneumatique ; son écriture ne s'inscrit pas dans la tradition de la profération française. Ce n'est pas un hasard si Olivier lit au micro, cela participe d'un certain rapport à la littérature, à l'écriture, à la poésie qui, si elle engage le corps, la voix, des rythmes, de la musicalité, elle le fait de manière minimaliste.
Pour Fairy Queen,, nous avons à nouveau utilisé des micros HF puisque, au fond, le premier monologue de la fée, c'est un peu comme Le Colonel des zouaves, c'est un monologue intérieur. Nous sommes donc parti de la même technique : Valérie utilise des micros HF, ce qui lui permet de travailler très intimement et d'être amplifiée. La question du mouvement vient ensuite, puisque si au fond le colonel « courait sur place », la fée, elle, « vole sur place » : Valérie fait donc le même type de travail dans la même codification. Par contre, les effets sont un peu plus soulignés, les ambiances, le travail est plus cinématographique, nous utilisons également le in et le off, une voix de narrateur puis une voix dans l'action. Des temporalités différentes dans le travail sonore nous étaient davantage autorisées, il y avait un rapport plus fictionnel au son.
Le spectacle prend un aspect symphonique avec des thèmes repris, comme autant de mouvements, selon différentes temporalités. On sent une fluidité dans le déroulement de la pièce, fluidité à laquelle le son n'est pas étranger.
L. L. : Le son y participe beaucoup : il produit un effet « voix off » qui tisse entre eux les différents moments du spectacle. Au début de Pierrot le fou, dont on parle beaucoup avec Cadiot, par exemple, cela démarre sur une voix off. Celle-ci fait le lien entre les séquences qui se succèdent sans logique apparente : on passe d'un coucher de soleil sur un bord de mer à une librairie dont quelqu'un sort avec les Pieds nickelés, puis on arrive dans la salle de bain avec Belmondo dans sa baignoire avec la petite fille qui lui lit un texte d'Elie Faure sur Velázquez. Tout cela est relié par la voix off. Cela permet aussi d'avoir un personnage qui est dans l'action mais qui est aussi narrateur, avec des vitesses de parole différentes.
Le spectacle ne semble appartenir à aucun genre préétabli. Les personnages sont incarnés et, pourtant, il y a comme une circulation de la parole : celle-ci n'est plus du pur monologue, comme c'était le cas dans Le Colonel des Zouaves, et elle ne relève plus non plus de la choralité comme dans Retour définitif et durable de l'être aimé. Fairy Queen apparaît comme procédant d'un exercice d'équilibrisme entre tout cela.

Ce qui est frappant - dans ce spectacle comme dans les précédents -, c'est la rigueur dont ils témoignent. Ils évoquent un ballet où chaque geste, son ou déplacement est calculé au millimètre près. Rien n'est laissé au hasard ou dans l'imprécision. Par exemple, je me souviens que lors des raccords, lorsque tu cherchais à faire disparaître les sources lumineuses qui altéraient le noir du début, je me disais que tu exagérais : pour moi, il faisait noir ! Et c'est au moment du spectacle que j'ai compris ce que « noir » voulait dire : cette obscurité-là était saisissante.

Exemples de travail sonore : Fairy Queen
- Plage 1 - ("clic droit" / à écouter au format mp3)
Extrait du spectacle Fairy Queen - track 1
Ralentissons : la fée fige le temps.
La fée est en "voix off", Gertrude, Alice et le métronome sont au ralenti plongée dans une
réverberation.
- Plage 2 - ("clic droit" / à écouter au format mp3)
Extrait du spectacle Fairy Queen - track 2
Légendaire : la fée s'approprie la musique indienne et la tord pour une de ses performances.
* Micro HF (haute fréquence) : Micro sans fil à haute fréquence comprenant un micro, un émetteur et un récepteur. Source : Lexique MAO.
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- Lire la chronique de Fairy Queen au théâtre de la Colline, jusqu'au 18 mai 2005 - Lire la chronique de Retour définitif et durable de l'être aimé (Olivier Cadiot, 1999) - Lire la chronique du Cercle de craie caucasien (2001) - Lire la chronique du Colonel des zouaves (1999). - Lire l'interview de Ludovic Lagarde (Le Cercle de craie caucasien, 2001) - Le site de l'IRCAM
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