Pippo Delbono




« Il y a un temps pour chaque chose », se plaît à répéter le scénographe Pippo Delbono. Aujourd'hui est le temps du partage et de l'éveil, « au niveau de l'estomac », de ces zones parfois enfouies et qui peuvent faire mal lorsqu'on les réveille. Mais de ce mal naît la conscience : « l'enfance perdue, l'innocence perdue, la conscience naturelle de l'être humain ». Extraits.

le corps de l'acteur : présence et psychologie
« La qualité juste de la vérité, c'est la recherche fondamentale du théâtre, c'est la seule nécessité pour continuer à en faire. La vérité passe par le corps : sauter, tourner, aller au sol, perdre l'équilibre, ce sont des choses très simples, qui appartiennent à l'être humain, mais elles sont pleines de "dramaticité" physique. Ça ne se voit pas, mais ça se sent. Dans le training et sur le plateau, le corps est mis en condition pour que des choses anciennes, appartenant à l'histoire, à la mémoire puissent monter. Des choses personnelles sortent, sans qu'on fasse appel à la psychologie. Le training sert à créer dans son corps des possibilités de se surprendre. Ce sont des exercices de présence, loin de la tête, pour une autre conscience. Tout ce discours vient des traditions où le théâtre est lié à la danse (Japon, Inde, Bali). Dans l'échauffement, on trouve déjà la poésie de l'être là, une poésie de la présence physique. »

Etre spectateur : une expérience de vie
« Etre spectateur, c'est retrouver en soi, à partir de ce que le comédien donne, l'enfant perdu, l'innocence perdue. Le théâtre est ce rituel : le spectateur se met en crise, c'est une expérience qui bouleverse. Le public doit déplacer sa logique, aller dans d'autres zones que son idéologie, sa pensée. Les acteurs, le spectacle dansent avec le public, même si les réactions sont différentes selon les lieux, les pays. En Amérique latine, par exemple, le public est différent, il vit une expérience ; il n'est pas là dans une attitude distanciée, de jugement dès le départ. Le théâtre est une expérience de vie. L'émotion va dans des zones plus profondes que l'intelligence, la compréhension. Le théâtre est une relation entre des êtres humains. »

Mettre en scène : la liberté dans l'écoute
« La mise en scène, c'est trouver de la poésie, de l'extraordinaire, dans chacun, même si ça prend du temps; chacun a besoin d'une méthode différente. Les acteurs de la compagnie ont de la liberté dans la construction, pas sur le plateau. La liberté, c'est une histoire de conscience, après être passé à travers la construction de la technique. Mettre en scène, c'est être totalement dans l'écoute, mettre de l'harmonie dans le désordre. Un nouveau spectacle naît quand quelque chose fait mal. Tous les spectacles de la compagnie parlent de la même chose : l'amour, la mort, la violence, la lutte ...; l'important est comment on en parle. J'écris en mettant des choses côte à côte, comme une composition musicale, deux notes par deux notes ; après seulement je comprends le sens, après des années parfois. Mettre en scène, c'est composer une mosaïque. »

Henri V : une humanité fragile
« Henri V : dans cette pièce de Shakespeare, il y a la fragilité de l'homme. Le travail sur le texte a consisté à enlever la rhétorique. Henri V, c'est un roi qui lutte contre une histoire impossible ; le contexte historique n'a pas d'importance. Le texte de Shakespeare m'a donné du courage pendant ma maladie. Ce sont des phrases très simples, mais avec une grande sagesse. On n'a pas à s'inventer une idée sur la pièce. On va à l'essentiel, on cherche une âme. A la fin, c'est le monologue d'un être humain, ses contradictions, son humanité ; ce sont les seules choses qui restent. C'est important que des gens s'y retrouvent, que les paroles touchent des zones profondes. Shakespeare parle à chacun. »

La fragilité : un regard de l'intérieur
« La fragilité, c'est une attitude profonde, à protéger, sinon la technique ressort ; c'est se laisser regarder à l'intérieur. La fragilité vient d'être passé à travers des zones noires, il faut les connaître. On travaille pour détruire la sécurité qui est dedans. Je ne travaille pas sur la vie des acteurs ; je travaille sur le training, car si la liberté du geste est là, toute la vie revient ; comme un guitariste qui connaît son instrument et a la liberté que la fragilité monte. Même si on joue un roi, il faut avoir conscience d'avoir à l'intérieur quelque chose de cassé. « Nous sommes tous en train de mourir » (citation extraite de Il Silenzio) : il faut s'en rappeler tout le temps. Tous les êtres ont cette grande souffrance de ne pas savoir ce que signifie la différence entre la vie et la mort. Ce n'est pas une angoisse mais une conscience. »

- Lire aussi le portrait de Pippo Delbono (décembre 2005)

Crédits photos : -Guerra Photo DR / Compagnie Pippo Delbono

Floriane Gaber.

A lire sur Flu : - Portrait de Pippo Delbono actuellement au Rond-Point (décembre 2005)

A voir sur le web : - le site de la compagnie Pippo Delbono (en italien) - Ressources : Pippo Deblono invité du Festival d'Avignon - Distribution et extraits vidéo des spectacles de Pippo Deblono sur Théâtre contemporain - Portrait : Pippo vu par le Rond-Point - Agenda : le programme du Rond-Point - Pratique : consulter le calendrier des prochaines dates de Pippo Delbono (en italien)





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