Après Maria Dolores, véritable choc mystique en 2OO1, Wayn Traub présente au Théâtre de la Ville Jean-Baptiste, polar métaphysique dans lequel s'enchevêtrent théâtre, musique et cinéma. Les icônes populaires et chrétiennes sont éternelles. Entretien.
Fluctuat : Votre précédent travail, Maria Dolores, était une recherche à partir du personnage de Marie et ses déclinaisons contemporaines. Vous poursuivez votre exploration des personnages du mythe chrétien avec Jean-Baptiste. Pourquoi cet intérêt pour ce champ symbolique ?
Wayn Traub : Je cherche à aller vers un théâtre rituel. Dans mon souci de ce qui se tisse entre l'œuvre et le public, j'ai longtemps cherché comment créer les liens les plus forts. Je trouve cela dans le rituel : un mode de confrontation qui provoque un changement. Pour que cela fonctionne, la nécessité est de travailler à partir d'un matériau commun. On ne grandit que de façon rituelle, à travers des étapes et des passages. Le théâtre, comme la religion, permet de mettre cela en œuvre, en accomplissant le changement sur soi-même : partir du personnel, du biographique pour aller vers l'universalité du mythe. Le maître en la matière, ce fut Jacques Brel.
Je ne me reconnais pas dans le théâtre rituel de Brook, ni dans celui de Jan Fabre : le premier a recours à une symbolique multiculturelle, qui emprunte aux récits de l'Inde et de l'Afrique, envers lesquels il est facile de demeurer dans un rapport « folklorique ». Jan Fabre, dans son rapport au rituel, est dans une extériorité avant tout spectaculaire.
Je revendique au contraire un processus immanent dans la recherche symbolique : c'est un chemin intérieur, sur le plan personnel comme culturel. Je travaille donc avec les symboles chrétiens, car même si on ne l'est pas soi-même, ceux-ci, explicitement ou non, sont aux fondements de notre éducation et de la plupart des valeurs occidentales qui fonctionnent encore aujourd'hui. Je ne me réclame ni ne suis lié à aucune religion : j'en travaille juste les symboles, car ceux-ci permettent de questionner le monde et de se questionner. La fonction de l'icône m'interpelle sous toutes ses formes, j'ai aussi travaillé sur les icônes populaires, comme Michael Jackson.
Comment envisagez-vous les croisements entre théâtre et cinéma, auxquels vous êtes attachés dans vos mises en scène ? < br> Dans Jean-Baptiste, il a été important pour moi de concevoir l'espace scénique et l'espace cinématographique comme des lieux autonomes, n'ayant pas de liens directs entre eux : trois espaces filmiques et scéniques le composent, mais il ne s'agit pas d'un triptyque au sens où ces éléments ont chacun leur propre degré de réalité, et un fonctionnement propre. Je souhaite, pour le prochain et dernier spectacle de cette série que j'appelle Wayn Wash, aller encore plus loin dans la confrontation de ces deux médiums. Je pense que j'abandonnerais ensuite cette forme.
Vous avez écrit un « Manifeste du théâtre animal » il y a quelques années. L'utilisez-vous toujours et allez-vous le publier ?
Il est toujours actuel pour mon travail, mais je ne le relis jamais. C'est une donnée de base, ce que je fais avec la scène en est une mise en œuvre. Et je pense en effet bientôt le publier.
Wayn Traub, ce n'est pas votre nom. Que revendique ce pseudonyme ?
Pour moi, ce n'est pas un pseudonyme, c'est le nom de ma mère, Wayntraub, un nom juif polonais. J'ai été élevé par ces gens-là. Quand j'ai décidé d'être acteur, j'ai changé de nom, comme un nouveau baptême, vers une nouvelle façon de vivre.
Dans ma perspective de théâtre rituel, je dois commencer par opérer sur moi-même les métamorphoses que je veux provoquer. Je prends ces rituels de passage très au sérieux. Ce nom, Wayn Traub, me rappelle en permanence à cela.
La fidélité vous semble très importante.
Oui. J'écris toujours pour des personnes particulières : le personnage est toujours second par rapport au comédien. Dans Jean-Baptiste, tous les comédiens portent d'ailleurs leur vrai nom.
Ce sont des gens que je connais très bien, qui ont pour la plupart déjà travaillé avec moi sur Maria Dolores. J'aime prendre le temps d'explorer à fond cette relation, la fidélité à soi comme aux autres est fondamental pour moi. J'ai d'ailleurs moi-même fait, cette année, « une promesse au public », un engagement sur l'honneur au sujet de mon travail.
Vous étiez beaucoup attendu pour l'édition 2005 du festival d'Avignon, dont l'artiste et directeur artistique associé est Jan Fabre pour cette année. Outre un port d'attache commun [*], votre travail et le sien explorent tous deux la contemporanéité de la symbolique religieuse, et le devenir animal en l'homme.
Ma présence cet été à Avignon a pu être envisagée, mais, toujours dans ce souci de fidélité, je tenais à ce que la création française de Jean-Baptiste ait lieu au Théâtre de la Ville, car ce lieu a été un des premiers à soutenir mon travail. Au sujet de Jan Fabre, je respecte beaucoup son travail et c'est réciproque, mais je pense que celui-ci est très différent du mien, bien que fréquemment on nous rapproche et l'on nous compare. Je peux être d'accord sur le fait que nous sommes préoccupés par les mêmes symboles, mais la façon de les utiliser sur la scène est radicalement différente : je travaille à partir de l'intériorité et de l'intimité tandis que lui est avant tout dans l'extériorité.
[*] Tous deux sont basés à Anvers, Wayn Traub chez Het Tonnelhuis, et Troubleyn, la compagnie de Jan Fabre, dans son propre lieu de création.
Jean-Baptiste
Wayn Traub
- Du 31 mai au 4 juin 2005 au Théâtre de la Ville, Paris
site internet
- Les 10 et 11 juin 2005 au Kaaitheater, Bruxelles
site internet
[Illustration : Photo Tomas Vandecasteele]
- Le site du Théâtre de la Ville à Paris - Le site du Kaaitheater de Bruxelles - Le site de Het Tonnelhuis - Troubleyn, la compagnie de Jan Fabre
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