Wim Vandekeybus




Wim Vandekeybus occupe une place bien à part dans le paysage de la danse contemporaine. Energique voire brutal, son langage corporel vogue entre une certaine spontanéité et des symboliques toutes rituelles. A l'occasion de son passage à Paris, où il a présenté sa nouvelle création, nieuwZwart, nous avons rencontré le chorégraphe et lui avons posé quelques questions sur sa dernière pièce et sur l'ensemble de son travail.

 
A l'inverse des mouvements qu'il imprime à sa danse, Wim Vandekeybus apparaît comme un homme élégant, calme et posé. Dans une loge du théâtre de la ville, il prend son temps pour nous expliquer l'orientation de sa nouvelle création, nieuwZwart, qu'il dit avoir voulu plus "abstraite" que les précédentes.

Apocalypse Show

Si la présence d'un comédien sur scène, récitant le texte de l'écrivain Peter Verhelst, apporte effectivement une dimension poétique plus abstraite à la pièce, l'empreinte très brutale du chorégraphe est là : la pièce s'ouvre sur une ambiance de fin du monde. Des corps se meuvent, dans la douleur et l'hystérie. Une immense couverture de survie les recouvre ou les découvre. Un accessoire qui colle bien à Vandekeybus, chez qui les danseurs se jettent souvent à terre, se rentrent dedans, se ramassent après des courses de longue haleine. Même sur scène, il faut survivre. Survivre dans un monde dévasté, après l'accident (qui aura littéralement lieu vers la fin de la pièce). Survivre seul et devenir fou, comme les jeunes interprètes le font si bien. Survivre, enfin, comme le font les deux inoubliables personnages de La Route, le sublime roman de Cormac McCarthy auquel on ne peut s'empêcher de penser tout au long de la pièce.

 

Pour nieuwZwart (« Nouveau Noir »), nous n'avez pris que des nouveaux danseurs. Cette création marque-t-elle un tournant dans votre carrière ?
Comme j'ai fait beaucoup de spectacles, il fallait de nouvelles idées, mais aussi se questionner, et alors je me suis demandé "pourquoi ne pas travailler pour une fois seulement avec des gens avec lesquels je n'ai jamais travaillé, ou qui n'ont jamais fait une création ?". C'était le moment pour prendre des gens nouveaux. J'ai travaillé beaucoup plus comme à mes débuts, instinctivement. Et cette fois, avec de la musique live, aussi, et avec la musique live on ne sait jamais exactement comment ça va être. Et puis, il y a un texte de Peter Verhelst - un écrivain avec qui j'ai déjà travaillé - interprété par Gavin Webber en anglais, et qui sonne pour nous comme de la musique.


Vos pièces suivent d'habitude une certaine narration. Pouvez-vous nous raconter l'histoire de nieuwZwart ?
Il n'y a pas d'histoire ici. Pour moi, dans la vie comme dans la création, l'inconscient est très important : tout ce qui est caché, derrière quelque chose. Ici, j'ai travaillé plus sur l'abstrait, ainsi que sur des valeurs instinctives, encore une fois, qui vont très loin, mais qui ne sont pas chargé par quelques chose d'engagé politiquement, ou sur le temps présent. Ce n'est pas un spectacle sur la crise par exemple. Ici Gavin raconte - c'est le côté rationnel - et les danseurs représentent plus l'instinct, l'intuition.

Cette création parle surtout de renaissance ?
Renaître pour moi c'est juste un choc, ça vient de l'intérieur du ventre, c'est quand on tombe au sol, c'est une sorte de choc, un accident. Je pense que j'ai provoqué plusieurs chocs comme ça, pour les gens, pour qu'ils s'adaptent et qu'il recommence.

Votre danse relève souvent de l'urgence. Etes-vous inspiré par la catastrophe ?
C'est un tempérament, je pense que j'ai toujours travaillé comme ça. Il y a vingt ans je travaillais de façon presque visionnaire, sur les thèmes de l'accident, de la catastrophe. Aujourd'hui, chacun vit avec ça, avant aussi, mais c'était moins médiatisé.

Vos collaborations avec des musiciens (Arno, Woven Hand, Mauro Pavlowski de dEUS) font de vous un chorégraphe très rock.
Ici les musiciens live sont effectivement des gens du rock. La musique est un medium qui peut avoir un grand pouvoir, qui peut être politique. C'est plus mystérieux, ça porte moins de responsabilité sur les textes, mais c'est très fort. Je connais Mauro depuis longtemps, son travail et ses intérêt. On a beaucoup parlé ensemble de rituels, de soirée avec du feu, des sauts au-dessus du feu, un peu vaudou... C'est comme ça qu'on a commencé à se dire qu'on devait faire un spectacle. C'est venu petit à petit.

Vous êtes aussi réalisateur. Préférez-vous la scène ou le cinéma ?
C'est différent avec le cinéma on a plus de possibilité mais d'un côté j'adore le live, le 1h30. Je filme un peu la réalité, je suis aussi quelqu'un qui doit connaître les personnes avant de travailler avec. Enfin, je suis un réalisateur qui ose travailler sur une seule prise.

La danse signe-t-elle pour vous un retour à l'état originel ?
Alors que dans les temps très primitifs, une personne ou une tribu devait tout faire (pour manger, se vêtir) nous on ne fait plus rien. On ne fait qu'une chose dans laquelle on se sent bien, et pour le reste, on achète avec de l'argent. J'aime les gens qui ne sont pas des spécialistes. J'essaie toujours d'utiliser le corps comme un tout qui est curieux...

Propos recueillis par Céline Ngi

Illustrations :

1.Wim Vandekeybus © Erwin Verstappen

2. Wim Vandekeybus, NieuwZwart © Pieter-Jan De Pue

 


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